Ma liberté de ne pas me faire importuner

Parce que je suis une femme, féministe sans être extrémiste et souvent révoltée, j’ai voulu m’exprimer, point par point, au sujet de la tribune publiée par ces femmes qui revendiquent leur « liberté d’être importunée ».

Voici le texte de la tribune reproduit, intégrant mes commentaires, démontrant pourquoi je ne partage pas leur opinion.


Des femmes libèrent une autre parole
(Tribune publiée dans Le Monde, le 9 janvier 2018)

Le viol est un crime. Mais la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit ni la galanterie une agression machiste.
Qu’est-ce qu’on entend par « drague insistante » ici? C’est très subjectif. Répéter à une femme qu’elle nous plait, ok, lui dire au bout de la 3ème fois, à défaut d’obtenir un retour favorable, qu’elle est une « salope », ça devrait être sanctionné. « Délit », ça correspond à une catégorie d’infractions en droit pénal français, en dessous du crime. Cette catégorisation n’est peut-être pas appropriée en effet mais il en existe une autre en dessous, les contraventions… Tant qu’à ouvrir le débat…

À la suite de l’affaire Weinstein, a eu lieu une légitime prise de conscience des violences sexuelles exercées sur les femmes, notamment dans le cadre professionnel où certains hommes abusent de leur pouvoir. Elle était nécessaire. Mais cette libération de la parole se retourne aujourd’hui en son contraire : on nous intime de parler comme il faut, de taire ce qui fâche et celles qui refusent de se plier à de telles injonctions sont regardées comme des traîtresses, des complices ! Or c’est là le propre du puritanisme que d’emprunter, au nom d’un prétendu bien général, les arguments de la protection des femmes et de leur émancipation pour mieux les enchaîner à un statut d’éternelles victimes, de pauvres petites choses sous l’emprise de phallocrates démons, comme au bon vieux temps de la sorcellerie.
Je suis d’accord, le fait que les femmes soient systématiquement positionnées en victime est problématique, elles doivent pouvoir se montrer fortes pour se défendre. C’est le « systématique » qui pose problème, mais pas le statut de victime en lui-même, car certaines femmes ont été et sont des victimes et doivent être reconnues comme telles. Ce n’est pas tout (toutes victimes) ou rien (pas victimes).
De fait, #metoo a entraîné dans la presse et sur les réseaux sociaux une campagne de délation et de mise en accusation publique d’individus qui, sans qu’on leur laisse la possibilité ni de répondre ni de se défendre, ont été mis exactement sur le même plan que des agresseurs sexuels.
Effectivement, je suis d’accord, ce mouvement a dérivé et tous les hommes accusés ne sont pas des agresseurs sexuels. Cette dérive a décrédibilisé le mouvement. Je ne trouve pas intelligent ni productif de s’opposer d’un bloc à tous les hommes. Il faut créer un dialogue et différencier les hommes, comme leurs comportements.
Cette justice expéditive a déjà ses victimes, des hommes sanctionnés dans l’exercice de leur métier, contraints à la démission, etc.,
Effectivemment; de plus, vivant au Québec, j’ai pu constater des conséquences fulgurantes sur la carrière de certains hommes qui n’auraient pas nécessairement pu s’exprimer et se défendre, ce qui pose un problème en termes de justice.
alors qu’ils n’ont eu pour seul tort que d’avoir touché un genou, tenté de voler un baiser, parlé de choses « intimes » lors d’un dîner professionnel ou d’avoir envoyé des messages à connotation sexuelle à une femme chez qui l’attirance n’était pas réciproque.
Alors c’est là que je commence à être réellement en désaccord avec le discours. Pour moi, ces gestes ne sont absolument pas acceptables si la femme ne consent pas. Je considère cela comme une agression. Je ne comprend vraiment pas que l’on puisse tolérer, par exemple, que l’on parle de choses « intimes » à une femme dans un contexte professionnel. Pour moi, ça s’appelle du machisme et c’est cela qui positionne une femme en victime. Une femme n’a pas à l’accepter ça si elle n’en n’a pas envie. Il faut bien distinguer les contextes, entre professionnel et intime par exemple. Personne n’a le droit de s’immiscer dans l’intimité de quelqu’un sans son consentement, et ce dans les deux sens: une femme n’aurait pas le droit de faire cela à un homme non plus sans son accord.
Cette fièvre à envoyer les « porcs » à l’abattoir, loin d’aider les femmes à s’autonomiser, sert en réalité les intérêts des ennemis de la liberté sexuelle, des extrémistes religieux, des pires réactionnaires et de ceux qui estiment, au nom d’une conception substantielle du bien et de la morale victorienne qui va avec, que les femmes sont des êtres « à part », des enfants à visage d’adulte, réclamant d’être protégées.
Encore une fois, pour moi, une femme n’est pas autonome mais victime si l’on en vient à considérer comme « normal » que l’on puisse lui faire des allusions sexuelles dans une réunion de travail, que l’on puisse la toucher dans un endroit bondé parce que « oups, il n’y a pas beaucoup de place et puis il fait froid, on peut se réchauffer non? ». Ben non. Dans « liberté sexuelle » il y a le mot « liberté » et malheureusement les femmes ne sont pas toujours libre de dire que (i) oui, c’est ok d’intégrer drague et sexe dans telle situation (y compris professionnelle si elle le souhaite) ou (ii) non, je ne consens pas à ce qui se passe.
En face, les hommes sont sommés de battre leur coulpe et de dénicher, au fin fond de leur conscience rétrospective, un « comportement déplacé » qu’ils auraient pu avoir voici dix, vingt, ou trente ans, et dont ils devraient se repentir.
Là, tout est question des comportements dont on parle, c’est une question de mesure comme pour tout. Une blague cochonne il y a 30 ans, ok, une main sous la jupe il y a 30 ans, pas ok. A mon sens, revenir sur le passé doit permettre aux femmes victimes de pouvoir se libérer de leurs traumas et ensuite, il faut en tirer des leçons pour prévenir ces comportements dans le futur et éduquer les hommes comme les femmes, ensemble et pas dans l’opposition. Evidemment qu’une dérive de type « chasse aux sorcières » ne va pas aider, au contraire. Tout est question de mesure.
La confession publique, l’incursion de procureurs autoproclamés dans la sphère privée, voilà qui installe comme un climat de société totalitaire.
La vague purificatoire ne semble connaître aucune limite. Là, on censure un nu d’Egon Schiele sur une affiche ; ici, on appelle au retrait d’un tableau de Balthus d’un musée au motif qu’il serait une apologie de la pédophilie ; dans la confusion de l’homme et de l’œuvre, on demande l’interdiction de la rétrospective Roman Polanski à la Cinémathèque et on obtient le report de celle consacrée à Jean-Claude Brisseau. Une universitaire juge le film Blow Up de Michelangelo Antonioni « misogyne » et « inacceptable ». À la lumière de ce révisionnisme, John Ford (La Prisonnière du désert), et même Nicolas Poussin (L’Enlèvement des Sabines) n’en mènent pas large. Déjà, des éditeurs demandent à certaines d’entre nous de rendre nos personnages masculins moins « sexistes », de parler de sexualité et d’amour avec moins de démesure ou encore de faire en sorte que les « traumatismes subis par les personnages féminins » soient rendus plus évidents !
Quand ça touche à la liberté de création, cela me pose un problème. Pourrait-on comprendre qu’il suffit de distinguer fiction et réalité? On ne juge pas des oeuvres d’arts et des artistes ici mais des comportements humains, dans la vraie vie.
Au bord du ridicule, un projet de loi en Suède veut imposer un consentement explicitement notifié à tout candidat à un rapport sexuel ! Encore un effort et deux adultes qui auront envie de coucher ensemble devront au préalable cocher via une « Appli » de leur téléphone portable un document dans lequel les pratiques qu’ils acceptent et celles qu’ils refusent seront dûment listées.
Effectivement c’est un peu ridicule…
Ruwen Ogien défendait une liberté d’offenser indispensable à la création artistique. De la même manière, nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle
Personnellement, je ne suis pas pour cette liberté. Je n’ai pas du tout envie qu’on m’importune. Me draguer, me séduire, oui, m’importuner, non. Ce n’est pas indispensable à mon sens, ma liberté sexuelle se porte très bien et je ne me suis pas sentie importunée par les personnes avec lesquelles j’ai accepté de partager mon intimité.
Nous sommes aujourd’hui suffisamment averties pour admettre que la pulsion sexuelle est par nature offensive et sauvage, mais nous sommes aussi suffisamment clairvoyantes pour ne pas confondre drague maladroite et agression sexuelle
Enfin, il n’y a pas uniquement 2 catégories, j’en vois pas mal entre la « drague maladroite » et « l’agression sexuelle »…
Surtout, nous sommes conscientes que la personne humaine n’est pas monolithe : une femme peut, dans la même journée, diriger une équipe professionnelle et jouir d’être l’objet sexuel d’un homme, sans être une « salope » ni une vile complice du patriarcat
Effectivement, si elle le consent, aucun problème. Si elle consent.
Elle peut veiller à ce que son salaire soit égal à celui d’un homme, mais ne pas se sentir traumatisée à jamais par un frotteur dans le métro, même si cela est considéré comme un délit. Elle peut même l’envisager comme l’expression d’une grande misère sexuelle voire comme un non-événement,
Elle peut, ou bien elle peut se sentir agressée et c’est bien normal aussi.

En tant que femmes, nous ne nous reconnaissons pas dans ce féminisme qui, au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir, prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité.

Je ne suis pas d’accord avec une affirmation aussi catégorique. Une dérive vers une haine des hommes et de la sexualité serait effectivement dramatique mais heureusement, il y a aussi dans le débat des personnes qui reconnaissent que ces discussions doivent se passer entre les hommes et les femmes, qui doivent s’exprimer librement et essayer de se comprendre mutuellement plutôt que de se mettre en perpétuelle opposition.

Nous pensons que la liberté de dire non à une proposition sexuelle ne va pas sans la liberté d’importuner. Et nous considérons qu’il faut savoir répondre à cette liberté d’importuner autrement qu’en s’enfermant dans le rôle de la proie. Pour celles d’entre nous qui ont choisi d’avoir des enfants, nous estimons qu’il est plus judicieux d’élever nos filles de sorte qu’elles soient suffisamment informées et conscientes pour pouvoir vivre pleinement leur vie sans se laisser intimider ni culpabiliser. Les accidents qui peuvent toucher le corps d’une femme n’atteignent pas nécessairement sa dignité et ne doivent pas, si durs soient-ils parfois, nécessairement faire d’elle une victime perpétuelle. Car nous ne sommes pas réductibles à notre corps. Notre liberté intérieure est inviolable. Et cette liberté que nous chérissons ne va pas sans risques ni sans responsabilités.

Je trouve que la fin de l’article, comme le reste, manque de mesure. Tout dépend du risque encore une fois.

Evidemment qu’il n’est pas souhaitable que les mouvements et débats de ces derniers mois en viennent à un sentiment de castration chez les hommes, ce qui pourrait développer encore plus de frustration sexuelle et donc d’agressivité. Bien sûr qu’un homme peut aborder une femme, la draguer, lui dire qu’elle est jolie, être parfois un peu lourd s’il ne sait pas faire autrement. Mais un homme doit apprendre et comprendre quand c’est « non », quand ça rentre dans un rapport de force, d’intimidation, etc.

A mon sens, le meilleur moyen de ne pas positionner les femmes comme victimes est d’entamer un dialogue entre hommes et femmes et non pas des femmes contre les hommes ou des hommes contre les femmes. Nous mettre sur un pied d’égalité dans les discussions, écouter les points de vue, les frustrations et les colères de chacun. Et éduquer les enfants le plus tôt possible.


— Suite —

Je suis ravie de voir sortir des articles qui reflètent mon opinion sur ce qui se passe en ce moment! Notamment:

Une réflexion sur « Ma liberté de ne pas me faire importuner »

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