De l’autre côté de l’écran

Le 22 février dernier, j’ai une nouvelle fois eu la chance de participer à une discussion bienveillante entre femmes (les fameux Sisterhoods), organisée par The Woman Power, dont le thème était cette fois-ci l’identité numérique.  Le temps d’une soirée, nous avons mis nos avatars au placard et nous sommes réunies en 3D, toutes de chairs et de paroles, pour échanger au sujet de nos vies en 2 dimensions.

Le sujet étant plus que vaste, certains angles ont été choisis pour l’aborder. Dans cet article, je ne vais pas retranscrire nos deux heures de discussion – bien qu’elles aient été passionnantes – mais plutôt développer quelques points qui m’ont particulièrement touchée, intéressée et marquée.

Pour commencer, de quoi parle-t-on?

L’identité, c’est une notion très large. Cela se rapporte à qui nous sommes et nous avons mille façons de nous définir (entre autres: nos origines, notre statut social, relationnel, professionnel). L’identité numérique se rapporte à qui nous sommes en ligne, sur Internet, via les applications que nous utilisons notamment pour partager des choses de nos vies (personnelles, professionnelles, artistiques), communiquer, chercher et partager de l’information.

Nous utilisons les réseaux pour modeler notre identité en choisissant ce que l’on veut montrer de nous; cependant, il est illusoire de penser que nous connaissons et maîtrisons les frontières de notre identité numérique. En effet, Internet connait bien plus de choses de nous que ce que l’on choisit volontairement de mettre à disposition: je ne vous apprends pas que nous sommes en permanence espionné.e.s par nos smartphones (Avez vous remarqué qu’après avoir simplement parlé d’un sujet avec quelqu’un, sans même avoir utilisé de moteur de recherche, vous recevez une publicité ciblée très peu de temps après? Oui, les microphones de nos téléphones cellulaires y sont pour quelque chose).

Nous existons donc en ligne et hors ligne et cela amène des questions. Nos actions et interactions différent-elles dans ces deux sphères? Sommes nous les mêmes personnes? Avons-nous plusieurs identités ou une seule à multiples facettes?

53327617_2118789418168601_6557251193574260736_o

Débats en ligne vs. débats hors ligne

Quel pourrait être l’intérêt de débattre de n’importe quel sujet en ligne? Une des réponses que nous avons trouvée est de pouvoir interagir avec des personnes que l’on n’a pas l’occasion de rencontrer dans notre vie hors ligne et qui n’ont pas forcément les mêmes opinions que nous (lesquelles sont d’ailleurs souvent partagées par notre entourage proche). Débattre et apprendre grâce aux autres, je trouve cela ô combien important et enrichissant (pas étonnant vu mon podcast, vous me direz).

Encore faut-il que la possibilité d’interagir soit propice au débat.

On sait que de nombreuses personnes se comportent (très) différemment selon qu’un écran les séparent ou non des êtres humains avec qui elles communiquent. Le cyberharcèlement est un sujet d’actualité. À ma petite échelle, j’ai déjà reçu sur la page Facebook de mon podcast quelques commentaires (… comment les qualifier?) assez vides de sens mais assez pleins de haine et de frustration. Les contenus que je partage amènent éventuellement au débat, mais voilà, les trolls et les haters rodent sur les réseaux. Intéressant d’ailleurs, en parlant d’identité. Qui sont ces gens là? Comment sont-ils/elles hors ligne? De doux petits agneaux ou de dangereux psychopathes?

Toujours est-il qu’il est bien souvent impossible de débattre en ligne car débattre implique d’abord d’écouter avant de parler.

Si le but est simplement a) d’attendre le moment opportun (hors ligne) ou b) de trouver la petite fenêtre « commentaires » (en ligne) afin de pouvoir en placer une et balancer ses arguments, ce n’est pas un débat. C’est un étalage d’opinions (ou d’insultes). C’est stérile.

Sur ce sujet, une expérience intéressante a été partagée par une des participantes. Plutôt que de débattre dans la section « commentaires » d’un article qu’elle aura lu en ligne (ou pire! sous un tweet – âmes sensibles, ne reproduisez pas ça chez vous), elle choisit de partager cet article auprès d’un groupe plus privé pour lancer une discussion. Elle utilise par exemple WhatsApp pour réunir des gens avec qui elle sait qu’elle pourra échanger, parfois dans le cadre de discussions tendues mais en conservant le respect nécessaire à un débat sain.

Les réseaux nous permettent de chercher de l’information et il faut ensuite choisir la façon la plus constructive d’échanger à partir de ces ressources.

Pour conclure sur ce sujet, nous avons insisté sur le fait qu’il est important de faire attention à soi et de se protéger face à la violence des communications en ligne. Quand on sent que cette agressivité commence à déteindre sur nous, que l’on se sent trop irritable voire violent.e, il est temps d’arrêter, de décrocher.

Lorsque l’on attaque notre personne numérique, notre personne physique en porte les séquelles.

Et puis débattre c’est bien, mais comme l’a également dit une autre participante: cela ne sert à rien de perdre du temps à éduquer une personne qui n’a simplement pas envie d’être éduquée. *mic drop*

 

Devenons-nous « socially awkward »?

Les organisatrices du Sisterhood nous ont posé cette question: Avez-vous l’impression que notre hyper-connectivité modifie nos comportements en société et nous rende… bizarres? Si l’on y réfléchis honnêtement, je pense que la réponse est « oui » pour la grande majorité d’entre nous. Combien de fois nous sommes nous réfugié.e.s derrière nos smartphones au moindre blanc dans une conversation? 

Attraper son téléphone est le plus souvent fait par réflexe: en se levant, en se couchant, en attendant le bus ou le métro, son café ou n’importe quel rendez-vous. Si l’on est seul.e, on pourrait se dire que c’est moins pire, que l’on ne le fait que tuer le temps.

C’est quand même très révélateur de notre rapport à l’ennui, à l’attente, au vide et à la lenteur.

Et puis, cela nous fait certainement rater des occasions d’interagir avec les individus qui se trouvent physiquement à côté de nous (je veux dire, autrement qu’en « swippant » sur les mecs et les filles qui se trouvent quelques mètres plus loin – pour plus d’explications, voire la partie « Cupidon 2.0 » dans la suite de l’article). Ces occasions loupées sont potentiellement autant de belles discussions ou rencontres à côté desquelles on passe.

Mais le pire, c’est quand nous sommes physiquement avec des gens. On connait tou.te.s ce moment en soirée où tout le monde est derrière son téléphone. Soit c’est encore une fois pour tuer l’ennui, soit c’est pour tuer la gêne. Une conversation qui s’essouffle nous fait paniquer… *Merde merde merde, penses au prochain sujet de conversation* *Je ne peux pas ne plus rien avoir à dire, c’est gênant*.

Or, comme l’a dit une des participantes, le silence fait partie de la conversation.

Mais de quoi a-t-on peur exactement? Cela peut être d’ennuyer notre interlocuteur.trice, ou bien qu’il ou elle puisse voir « un peu trop » de nous. Quand on n’est pas distrait par des paroles, on peut se focaliser sur la communication non verbale, qui en dit certainement beaucoup plus de nous que notre discours. En effet, on ne contrôle pas vraiment ses tics, sourires embarrassés et autres rougeurs.

Avec l’utilisation excessive des réseaux, nous avons appris à façonner en permanence notre image et notre identité: montrer son visage et son corps sous un tel angle, une telle lumière, choisir son plus beau profil et les moments de sa vie que l’on partage, façonner son discours (on peut mettre 10 minutes à écrire un message ou un post, mais pas autant de temps pour répondre à quelqu’un que l’on a en face de soi). Sait-on encore être naturel.le.s?

Je pense que l’on a peur que nos imperfections et nos failles fassent fuir les autres puisque l’on est dans la course à la perfection, à la meilleure image. On met les autres sur un piédestal et il faut que nous soyons à la hauteur. Mais l’exigence va dans les deux sens. Je suis persuadée que l’on en demande également beaucoup plus aux autres. On ne prend plus nécessairement le temps qu’il faut pour connaître quelqu’un et faire naître une relation intéressante (de quelque nature qu’elle soit).

Et puis, peut-être qu’on oublie comment interagir dans la vie en 3 dimensions. Moins on le fait, moins on sait le faire? On a l’impression que l’on est socialement actif (on parle de réseaux « sociaux ») mais finalement, on se renferme de plus en plus et on peut paniquer quand on se retrouve à devoir converser avec des gens, de façon spontanée et sans artifices.

Peut-être que nous devenons donc « socially awkward » mais il y a un autre problème.

Le revers de la médaille de l’hyper-connexion est une hyper-déconnexion du monde hors ligne, et il a été prouvé que cela ne nous rend pas heureux.ses.

On aurait très certainement intérêt à se ré-entraîner à communiquer sans intermédiaire technologique. À ce sujet, une autre participante au Sisterhood a partagé son expérience en stage de « désintox numérique ». Elle nous a raconté comment de vraies conversations étaient nées, notamment des débats sur des questions où les gens ne pouvaient pas simplement « Googler » la réponse pour savoir qui avait raison, ce qui met souvent fin à l’échange. Elle a observé à cette occasion que les gens avaient réappris à discuter, à rester autour d’une table pendant un long moment, sans téléphone à regarder, sans échappatoire lorsque la conversation commence à stagner. Alors… Oseriez-vous tenter l’expérience?

 

Cupidon 2.0

Faire des rencontres (romantiques, sexuelles, ou parfois simplement amicales) et une des raisons principales pour lesquelles nous utilisons les réseaux sociaux, et cet usage implique pleinement notre identité numérique.

Le petit échantillon que nous formions au Sisterhood reflétait bien l’ensemble des positions vis-à vis des applications de rencontre. D’un côté, celles qui trouvent qu’elles sont un bon moyen de rencontrer des personnes que l’on n’aurait pas croisées autrement et de l’autre, les éternelles déçues. Pour ces dernières, c’est quasiment toujours un désenchantement dès que l’on passe du monde en ligne à la rencontre concrète, à l’occasion de laquelle on peut se rendre compte que finalement, notre interlocuteur.trice n’est pas la personne si drôle, intéressante, cultivée et belle que l’on avait imaginée. On en revient à cette idée de façonner notre identité numérique au moyen de tous les artifices et du temps dont on peut bénéficier (alors que l’on n’a pas de dialoguiste ni d’éclairagiste pour nous accompagner rencontrer notre « match » au bar du coin).

Pour ma part, je ne suis pas une « anti » (je pense qu’utilisées intelligemment, ces applications peuvent permettre des rencontres intéressantes); cependant, pour l’avoir testé à plusieurs reprises, je peux dire que cela ne me correspond pas. Pour commencer, écrire des messages, ce n’est pas trop mon truc. À des inconnus, encore moins. Je trouve que c’est une perte de temps. Celles et ceux qui me connaissent savent à quel point j’aime discuter avec des gens et faire de nouvelles rencontres, mais rien ne m’ennuie plus qu’avoir les mêmes conversations plates et impersonnelles derrière un écran. Au delà de m’ennuyer, cela à même tendance à briser d’avance toute possibilité de séduction (ce qui est donc à l’opposé de l’effet recherché).

Pour être séduite, les premières impressions qui font appel à mes sens (les gestes, la voix) sont très importantes et elles risquent d’être biaisées si j’ai eu trop le temps de me faire une première image de la personne.

Le mieux reste pour moi la rencontre inattendue, qui déstabilise par son caractère surprenant et spontané. Sentir les choses, se fier à son intuition, essayer de savoir ce que pense ou ressent l’autre… tout cela se dissout quand on passe par les réseaux. Même si l’on ne sait jamais ce que donnera un premier rendez-vous, les pions ont déjà commencé à être placés. Cela peut avoir un côté rassurant mais, pour ma part, je trouve que ça manque beaucoup de charme.

Et puis, ces réseaux ne sont finalement pas toujours utilisés pour faire des rencontres (hein? de quoi tu parles?).

Souvent, on utilise ces applications non pas pour faire des rencontres, ni même entamer une conversation, mais simplement pour regonfler son égo.

Savoir combien on peut avoir de « likes » et de « matchs », c’est-à-dire à combien de personnes on plait, c’est aussi cela que l’on peut rechercher. Ça peut avoir un effet positif – se sentir désirable et désiré.e – mais là encore, cette médaille à un revers. D’une part, la plupart des personnes vont « liker » notre profil sans (vraiment) s’intéresser à nous. D’ailleurs, comment le pourraient-elles, puisque nous ne montrons qu’une infime facette de nous, laquelle est même souvent falsifiée? Et puis, ce système peut vite devenir addictif. Comme toutes les addictions, les effets pervers s’ensuivent assez rapidement.

Par ailleurs, je trouve cela vraiment particulier d’être sur la liste de quelqu’un et d’avoir moi aussi une liste de partenaires potentiels. À ce jeu là, c’est souvent la personne la plus rapide, disponible, voire offrante qui aura sa chance, car encore une fois, nous sommes habitué.e.s à la consommation rapide. Comme le disait d’ailleurs une des participantes au Sisterhood, lorsque l’on a un profil sur une application de rencontre, on devient une photo sur un catalogue que les gens feuillettent. Et c’est exactement ça, car le geste de « swipper » (glisser à droite ou à gauche sur son écran) est le même que celui de feuilleter les pages d’un magasine à la recherche de la meilleure offre.

Avec les applications de rencontre, nous devenons des produits comme les autres. La plupart de ces services en ligne étant accessibles gratuitement, cela signifie bien que c’est nous que l’on vend.

Nous n’avons pas cherché à savoir si ce système de rencontre était bon ou mauvais, tout est une question de point de vue et de personne et la diversité de nos opinions sur le sujet a bien démontré qu’il s’agit d’un sujet complexe.

 

Sexe et réseaux

Le sexe est l’un des principaux objets de recherche sur Internet (voire le principal). Ce que l’on recherche? Essentiellement de la pornographie.

Je ne vais certainement pas vous apprendre que la plupart des contenus pornographiques qui sont produits et mis en ligne sont essentiellement hétéro-centrés et misogynes. La porno, à l’origine et encore aujourd’hui, est faite par des hommes hétérosexuels pour des hommes hétérosexuels (sur ce sujet, je vous recommande notamment l’écoute de cet épisode d’un de mes podcasts préférés, « Les couilles sur la table »). Heureusement, de plus en plus de contenus diversifiés se trouvent sur le net: de la porno homosexuelle (gay ou lesbienne), féministe, queer, etc.

De plus en plus de gens peuvent donc trouver des contenus pornographiques adaptés à leurs personnes et leurs désirs, et c’est une bonne nouvelle.

Malheureusement, c’est encore peu connu et l’on s’en est d’ailleurs rendu compte au Sisterhood. J’en profite donc pour remercier les organisatrices de ces belles discussions: ce point prouve une fois de plus qu’il est important d’avoir ce genre de safe spaces où l’on peut parler et échanger sans tabous.

Par ailleurs, Internet fournit des outils qui peuvent permettre de faire son éducation sexuelle (si l’on sait chercher et si l’on fait attention à soi!). Plusieurs participantes ont témoigné du fait que la sexualité était un sujet tabou dans leurs familles et/ou cultures et qu’elles avaient pu trouver en ligne des réponses à leurs questions, ainsi que des conseils sur la manière d’aborder ces sujets avec les plus jeunes notamment.

Un autre point a été abordé en rapport avec le sexe et notre identité numérique:  celui de la sexualisation de son image. Nous ne parlons pas ici de la sexualisation des corps (des femmes surtout) dans la publicité, pour faire vendre, mais de la façon dont certaines, volontairement, diffusent une image très sexualisée d’elles-mêmes en ligne. Cette communication est maîtrisée et assumée, comme un moyen de s’affirmer voire éventuellement de faire passer des messages politiques.

Nous nous sommes rendu compte que ces comportements de femmes pouvaient en déranger d’autres, et nous avons cherché à savoir pourquoi. J’ai vraiment apprécié la manière dont nous avons poursuivi notre discussion car, plutôt que de chercher quelque chose à reprocher dans le comportement de ces personnes, nous avons cherché à comprendre ce qui personnellement pouvait nous rendre inconfortable.

Se remettre en question plutôt que blâmer les autres, good idea right?

La raison principale que nous avons trouvée, c’est que si nous sommes gênées, c’est probablement parce que nous-même ne sommes pas à l’aise avec notre propre image, notamment de personnes sexuelles. (Encore une fois, je rappelle que l’on parlait de personnes qui volontairement s’exposent de cette manière, pas de la sexualisation des femmes orchestrée par la société patriarcale dans laquelle nous vivons, vous me voyez venir…).

Une des participantes nous expliquait être mal à l’aise de voir que l’une de ses amies renvoyait une image très sexuelle d’elle-même sur Internet car elle n’était pas comme cela « dans la vraie vie » – à savoir hors ligne. Une autre fille a réagi en ouvrant une porte: peut-être qu’en fait, son amie est aussi comme ça dans la vraie vie, et que cette facette de son identité numérique est aussi réelle que l’autre facette plus réservée de son identité hors ligne.

L’identité en ligne serait donc un ensemble de pièces d’un puzzle bien plus vaste, celui de notre personne.

 


Pour celles et ceux qui seraient intéressé.e.s à lire mes retours sur les deux précédents Sisterhoods auxquels j’ai participé, les articles sont ici et ).

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s