Nos cultures, entre unions et divisions

Fin avril, je suis retournée au Sisterhood de The Woman Power.

Le thème de cette nouvelle rencontre promettait de belles et grandes discussions: « Appropriation culturelle vs. appréciation de la Culture » (j’utiliserai ici le mot culture avec une majuscule pour rendre compte de ses multiples dimensions). De quoi plonger profondément dans nos expériences et questionnements personnels.

Ce sujet, polémique, est de nos jours régulièrement abordé dans les médias. Il était donc délicat d’en parler sans jugement et avec bienveillance. Nous avons senti la fébrilité et le courage qui animait Hanna et Guiliana, nos deux hôtes de la soirée, lesquelles avaient à cœur de se lancer dans cette thématique. Elles ont mené la discussion avec brio. Avant de commencer, nous ne savions pas où nous allions atterrir, mais nous pressentions que pendant le vol, il y aurait des turbulences. Deux certitudes: ce trajet serait inconfortable mais on en ressortirai grandies.

De quoi allions nous parler exactement? Concernant la Culture, nous allions l’aborder au sens large, dans plusieurs de ses aspects et pour n’en citer que quelques uns: la mode, la musique, la cuisine, le sport, le bien-être, le langage. Nous n’allions pas non plus limiter notre réflexion à certains types de cultures, mais bien à toutes celles auxquelles nous pourrions penser et au sujet desquelles nous voudrions partager: celles de nos pays, régions, ethnies, orientations sexuelles ou autres.

Concernant l’appropriation et l’appréciation, les deux autres mots-clés de notre sujet, tenter de les définir était bien le but de notre discussion. Elle allait nous permettre d’en définir les contours au fur et à mesure de nos partages d’expériences, tout en suivant notre fil conducteur: comment peut-on, de façon saine et positive, apprécier d’autres cultures? 

*** Précision *** Cet article n’est pas une étude, n’a pas de fondement ni de visée sociologique et je ne prétend pas donner de réponses précises et figées sur ce thème. Je retrace une réflexion commune à laquelle j’ajoute des éléments de réflexion personnels qui ont émergé par la suite, notamment au cours de l’écriture de cet article.

Appropriation vs. appréciation

Si l’on oppose ces deux notions, on pourrait dire que l’appropriation serait le versant négatif de l’appréciation. Le Mister Hyde du Docteur Jekyll. Comme dans le cas de ces deux personnalités, on peut vite tomber de l’un à l’autre sans s’en rendre nécessairement compte. La frontière est mince.

Une petite considération que je trouve intéressante avant de dérouler le fil de nos échanges: la question de l' »appropriation » n’a de sens que dans des sociétés qui fonctionnent sur le principe de la propriété. Si l’on prend quelque chose à quelqu’un d’autre, soit c’est consenti et accompagné d’une contrepartie, soit c’est un vol. L’association de ce terme à quelque chose d’a priori libre (la Culture), me fait réfléchir. A qui appartiennent ces cultures et à qui en prend-on les éléments? Contrairement aux biens produits quotidiennement, qui passent d’une main à une autre, il ne semble pas que nous enlevions quoi que ce soit aux autres en s’appropriant les codes d’une culture. Qu’est ce qui pose problème alors, si nous pouvons librement disposer d’une culture, sans limite d’usage?

Les problématiques que nous avons abordées ne concernaient en réalité pas tant le fait même d’intégrer des éléments d’autres cultures dans nos vies, mais de le faire avec « respect » (voilà encore un bien grand mot, auquel chacun.e pourrait apporter sa propre définition). L’emprunt à d’autres cultures (vous voyez, je tend naturellement à dire emprunter plutôt que prendre), pourrait être fait de « bonnes » ou de « mauvaises » façons, pour de « bonnes » ou de « mauvaises » raisons. Notre éthique et notre morale qui nous guiderait pour les distinguer le valable – qui s’apparenterait à l’appréciation culturelle – du condamnable – l’appropriation culturelle.

Comment se situer entre les deux?

Voici différents points que nous avons pu soulever :

– Concernant l’origine des éléments culturels empruntés:

Lorsque l’on utilise des élément d’une culture (des sonorités musicales, des textiles ou encore des techniques d’artisanat) pour créer autre chose ou proposer un service, plusieurs personnes ont soulevé qu’il conviendrait de rappeler l’origine de ce que l’on a emprunté.

D’un point de vue juridique (faisons en sorte que mes études n’aient pas servies à rien…), la Culture est libre et n’appartient à personne; il n’y a donc pas d’auteur à créditer. Ceci est à distinguer des œuvres qui sont des créations originales – souvent culturelles d’ailleurs – qui ont un (ou plusieurs) auteur.e.s dont il est obligatoire de mentionner le(s) nom(s) et desquel.le.s il faut obtenir l’accord pour les exploiter (et j’arrête là mes considérations juridiques avant de vous ennuyer).

Cependant, bien que les cultures soit libres, cela n’empêche pas d’honorer leurs origines. Plusieurs s’accordaient à dire qu’il serait dommageable de, par exemple, lancer une ligne de kimonos ou une pâtisserie spécialisée en pasteis de nata ou de Belém en omettant de rappeler l’origine de ces vêtements et délices traditionnels. Cela peut se faire de plusieurs façons et la communication la plus appropriée dépend des cas: l’affichage, l’étiquetage, la communication visuelle ou vidéographie, la citation, le renvoi à des sources…

Sans même vouloir créer des produits ou proposer des services, le fait d’acheter et de porter des vêtements, signes, symboles sans (vouloir) chercher à savoir d’où ils viennent a été critiqué par certaines participantes. Par exemple, se faire tatouer un symbole maya uniquement pour l’esthétique. Ce manque de curiosité peut offenser certaines personnes de la culture d’origine, d’autres le verront plus comme une maladresse, d’autres encore n’y accordent pas d’importance et considèrent que chacun.e. et libre de faire comme bon lui semble. Un assez grand nombre s’entend néanmoins sur le fait qu’une personne ignorante qui a envie de s’éduquer est « excusée ».

A contrario donc, un vrai intérêt pour la culture de laquelle on s’inspire, une volonté d’apprendre et de s’éduquer permettraient donc de qualifier des actions et comportements comme étant de l’appréciation culturelle plutôt que de l’appropriation.

– Concernant la communication culturelle :

Nous avons donc soulevé le problème d’une absence de communication et il en est de même pour une communication erronée ou incomplète.

Le secteur du « bien-être » est un bon exemple à ce sujet. Il existe aujourd’hui une industrie très lucrative du yoga et de la méditation, qui sont des pratiques ancestrales liées à des philosophies de vie et de pensée en complète contradiction avec des finalités marchandes, de marketing et de surconsommation. Le yoga est devenu trendy et beaucoup de personnes utilisent ce mot pour décrire des activités physiques n’en sont pas. Certes, les pratiques peuvent évoluer et l’on peut développer des dérivés; cependant, utiliser cette désignation à tort et à travers donne de fausses indications sur les fondements et techniques originelles de cette pratique, au détriment de professeurs qui respectent les traditions comme de ceux qui recherchent des cours authentiques, lesquels sont dilués dans la masse d’activités proposés.

Une mauvaise communication peut aussi être une communication sélective, qui viendrait mettre en lumière uniquement certains aspects d’une culture. Par exemple, la culture chicano des mexicains aux États-Unis est parfois représentée uniquement sous le prisme des gangs et de la violence, alors qu’elle comprend également un grand sens de la communauté et de la famille.

– Concernant la volonté marchande et la réalisation de profit:

Le fait de faire du profit grâce à une culture au détriment de sa communauté d’origine a été soulevé à plusieurs reprises et extrêmement critiqué. 

Voici deux exemples qui illustrent des situations dérangeantes dont nous avons parlé:

  • aller dans un village en Indonésie et y acheter des œuvres d’art à très bas prix, les revendre dans un pays occidental pour un prix infiniment plus élevé sans rien redonner des bénéfices aux artistes indonésiens.
  • pour surfer une vague de mode culinaire, ouvrir un restaurant de poke en face d’un restaurant traditionnel créé par des hawaïens, ce qui amène à diluer la clientèle, potentiellement au détriment du restaurant traditionnel.

Sur ce point de la captation de clientèle, ce qui a été soulevé ne concerne pas la concurrence en soi mais le fait que bien souvent, les concurrents ne se « battent » pas à armes égales. Le problème ne réside donc pas dans le fait de se faire concurrence, celle-ci étant à mon sens très saine (car elle permet de redoubler de créativité pour proposer des produits et services de qualités), mais il arrive souvent que les personnes de certaines communautés n’aient pas accès aux mêmes aides, subventions, opportunités et autres moyens divers pour pouvoir, eux-même, créer des entreprises à partir d’éléments de leurs cultures.

Cette question est complexe et chaque situation nous semblait devoir être étudiée au cas par cas. Nous avons quand même réussi à définir quelques pièges à éviter:

  • ne pas voler des opportunités, des places ou des moyens à des personnes qui seraient, éventuellement, plus légitimes à exploiter leurs ressources culturelles;
  • ne pas oublier de redonner, d’une manière ou d’une autre, à la communauté: par des soutiens financiers, humains, humanitaires, par un partage des opportunités et des accès, par exemple.

– Concernant les dérives plus graves:

Je profite de cette thématique pour lever une problématique plus grave, appuyé par un exemple très concret et actuel à Montréal. Je veux parler du scandale Patrick Salibi, cet homme de 40 ans qui a ouvert un centre de « soit-disant » yoga et qui n’était en fait rien moins qu’un groupe fonctionnant, d’après les premiers éléments dévoilés – le procès n’a pas encore eu lieu – comme une secte, dans laquelle ce pervers narcissique aurait, selon les premiers témoignages, abusé de femmes (agressions verbales et sexuelles, viols).

Dans cet exemple, plus rien à voir avec le yoga donc, ni le bien-être. Cet homme a abusé de la fragilité de femmes en les attirant grâce aux côtés attrayants d’une pratique culturelle de plus en plus intégrée aux cultures occidentales. Le yoga, comme d’autres pratiques de bien-être, se démocratisent et je suis la première à trouver que c’est une bonne chose. Cependant, cet exemple tragique nous montre qu’il faut faire preuve de vigilance et voir qui et quoi se cache derrière les mots et les images.

La frontière est donc étroite entre appropriation et appréciation culturelle. On a souvent soi-même de la difficulté à savoir où l’on se situe vraiment. On est parfois plus ignorant.e.s qu’on ne le croit et l’on pourrait avoir intérêt à réfléchir à ses motivations.

Il est également difficile de ne pas juger les autres sur les apparences qui traduiraient, éventuellement, de l’appropriation culturelle, car on ne sait pas qui ils/elles sont et font concrètement.

 

Couleur vs. Culture

Notre discussion, qui portait sur la Culture, a souvent dévié vers le sujet de nos couleurs de peau. Heureusement, nous nous en sommes rendu compte et cela nous a permis de nous poser un certain nombre de questions plus profondes et absolument nécessaires à mon sens, pour ne pas tomber dans le piège d’une confrontation stérile.

Voici quelques questions retraçant le fil de notre réflexion commune.

Si l’on se base sur l’apparence physique, il se pose rapidement des questions. Par exemple, un enfant blanc qui grandit dans un quartier noir et en adopte les codes s’approprie-t-il une culture étrangère à la sienne? Ou bien, cette culture est-elle la sienne, autant que celle des autres enfants noirs du quartier?

Et donc: qu’est-ce qui prédomine, l’apparence physique qui préjuge de nos cultures, ou là d’où l’on vient vraiment? 

Si l’on continue en ce sens: un afro-américain qui adopte un style vestimentaire ou d’autres codes culturels propres à certains pays d’Afrique, sans s’intéresser outre mesure à ces pays, fait-il de l’appropriation culturelle?

Ou encore: Une femme asiatique qui a vécu longtemps au Maroc et se fait du henné fait-elle de l’appropriation culturelle? 

Ces questions n’ont pas de réponses uniques, valides et universelles. Chacun a sa vision de ce qu’il pense « juste » et « acceptable ». Le but n’est pas forcément de vouloir à tout prix trouver une réponse, mais plutôt de reconnaître qu’il est sain de se poser soi-même des questions pour évaluer son comportement et éviter de juger à la hâte ceux des autres.

 

Acteurs vs. décideurs

Cette discussion, bien que basée sur nos expériences et ressentis personnels, était forcément également politique. Cette réflexion sur l’appropriation et l’appréciation culturelle ne pouvait se mener sans réfléchir aux fonctionnements de nos sociétés et aux mécanismes de pouvoir qui les animent. Il est facile de critiquer une personne pour ce qu’elle semble faire de dommageable dans son rapport à d’autres cultures que celles qui sont, a priori et selon les apparences, les siennes. Mais qu’en est-il de la responsabilité de ceux et celles qui sont « au-dessus » de nous?

Plusieurs questions précises nous ont amené à élargir la réflexion. Par exemple, partons d’un constat. A Montréal, il semblerait que dans le milieu du hip-hop, les artistes blancs soient plus connus que les noirs. Mais faudrait-il blâmer les blancs qui font du rap?

La légitimité de certains rappeurs blancs (l’exemple classique étant celui d’Eminem), qu’aucune d’entre nous n’a trouvé discutable, nous a permis de répondre « non » à cette question. Ce n’étaient pas les artistes qui pouvaient nous déranger, car chacun est libre de faire la musique qu’il veut et ni la qualité ni la légitimité ne dépendent de la couleur de peau. Ce qui posait problème, c’était que nous avions l’impression que les opportunités n’étaient pas les mêmes pour les blancs que pour les noirs, ces derniers ayant moins de visibilité et d’accès aux médias et à la scène. Et l’on s’est dit qu’il était possible que le fait que les métiers de l’industrie musicale soient principalement occupés par des blancs (et surtout des hommes), y était peut-être pour quelque chose…

Nous avons donc conclu qu’il ne faut pas se tromper d’ennemi, si ennemi il y a. Sur cette question de l’industrie musicale, cela mériterait de creuser véritablement le sujet et de regarder les compositions des entreprises (maisons de disque, tourneurs, attachés de presse) pour savoir à quel niveau la différence d’opportunités se creuse.

Un autre sujet que la musique nous a permis d’aller plus loin dans nos questionnements. En prenant l’exemple de Rachel Dolezal, nous nous sommes demandées si l’on pouvait reprocher à cette femme d’occuper un poste de direction dans une organisation luttant pour les droits des noirs alors qu’elle est blanche. Celle qui a menti sur ses origines a pourtant fait beaucoup pour la communauté. Et pour comprendre la complexité de sa vie et de sa personnalité, le documentaire sur Netflix qui lui est consacré vaut la peine d’être regardé pour apporter un peu de nuance à cette histoire.

Ce qui pose problème à certaines personnes ne sont pas ses actions  au sein de la NAACP, mais ses fausses allégations quand à ses origines et le fait qu’elle prenait peut-être la place d’une personne noire à ce poste. Y a-t-elle eu accès plus facilement qu’une femme noire? Si oui, c’est un problème. Pour le cas de Rachel Dolezal, je ne saurait dire ce qu’il en est mais, sachant que l’on a pléthore d’exemples montrant que les femmes de couleur ont moins facilement accès que les femmes blanches aux positions de pouvoir, la question se pose.

Les personnes ayant accès aux postes d’autorité et de décision sont privilégiées et nombreuses étaient d’avis que ces personnes devraient faire attention à ce qu’implique ce privilège. Ce constat va au delà des questions culturelles par ailleurs: il pose la question de la représentativité des minorités en général (les handicapé.e.s, les homosexuel.le.s, les queers, les non-binaires, les femmes en général et les femmes cumulant plusieurs caractéristiques sujettes à discrimination en particulier).

 

Prendre vs. être dépourvu(e)

Qu’il s’agisse d’appréciation ou d’appropriation culturelle, on emprunte à une culture qui n’est pas la sienne et donc, celle « d’autres ». Mais qu’est-ce qui appartient à qui exactement? Bon nombre d’éléments que l’on croit provenir de certaines cultures ont en fait été réappropriées par d’autres et il est parfois difficile d’en connaître l’origine exacte (comme les pâtes qu’on pensait venir d’Italie, puis de Chine, puis finalement on ne sait plus trop). Des mythes continuent de persister, comme celui du wax qui est principalement produit aux Pays-Bas et non en Afrique.

Et par ailleurs, si l’on considère que l’on emprunte aux autres, il faudrait tout d’abord savoir qui nous sommes et d’où nous venons vraiment. Mais qui d’entre nous a fait un test ADN pour connaître ses origines?

Chacun.e d’entre nous portons, écoutons, mangeons, buvons, lisons des choses qui viennent de partout et de nulle part, tant elles sont diffusées, remodelées voire adaptées (comme les burgers de McDo qui varient d’un pays à l’autre). Les cultures se mélangent et il est difficile de savoir si l’on prend ou si l’on est dépourvu.

Comme nous l’avions senti au début de notre conversation, ces questions sont complexes et mouvantes. L’inconfort qu’elles nous procurent est une bonne chose car lorsque l’on se sent inconfortable, nos esprits sont ouverts et j’ai au moins cette certitude suite à notre conversation: il est nécessaire de garder l’esprit ouvert pour appréhender ce sujet.

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s