La bienveillance est à la mode, et alors?

Il y a quelques jours, une personne que je connais a fait une réflexion qui m’a surprise. Cette personne trouve que les safe spaces – ces endroits sécuritaires où la parole est libre, bienveillante et où l’on ne se juge pas – sont devenus (trop) à la mode. On en trouverait presque à chaque coin de rue et ces espaces ne seraient pas vraiment utiles. Son argument? Le jugement est constructif a posteriori (c’est-à-dire après avoir pris connaissance de ce à propos de quoi l’on exprime un avis) car la critique est nécessaire pour avancer. Son point était que dans ses projets artistiques, il a besoin de recevoir ce jugement des autres, ce qui l’aide à progresser et je le comprends.

Le problème que me pose son argumentaire, comme je lui ai dit, c’est qu’il mélange deux choses à mon sens. Les safe spaces ne sont pas des galeries où l’on expose nos œuvres devant un public et des journalistes. Critiquer une création, résultant du « faire » n’a rien à voir avec juger une personne, qui relève du « être ». Parfois bien sûr, une personne va avoir besoin d’un safe space pour se livrer au sujet de ses actions passées, regrettables voire honteuses, mais ce ne sont souvent des actes impulsifs qui ne résultent pas d’une démarche volontaire de création.

Lorsque l’on a besoin de se confier au sujet d’émotions ou d’évènements douloureux auprès d’un groupe, on ne recherche absolument pas la critique qui pourrait être destructrice. Nous sommes déjà notre propre juge et l’on manque bien souvent de clémence envers soi. On ne peut pas changer le passé  mais on a tout intérêt à l’accepter, se pardonner et on a parfois besoin d’être entendu, soutenu et accompagné dans cette démarche. Les safe spaces peuvent le permettre.

Ces endroits seraient à la mode, alors? Et bien, tant mieux. Cela me rappelle un article que j’avais lu il y a de cela un ou deux ans qui expliquait, en gros, que « la bienveillance, c’était bien trop mainstream ». Ah bon? Et donc, c’est une mauvaise chose? Sommes-nous donc dans un monde où, en plus de catégoriser les gens en fonction de la musique qu’ils écoutent, du café qu’ils boivent, des sneakers qu’ils portent, on classe les valeurs en fonction de leur popularité? Serait-il mieux d’être des conna.rds.sses égoïstes si c’était jugé comme indie?

Si tel était vraiment le cas, je vous le dit, vivre dans ce monde mainstream où la bienveillance est reine me rendrait heureuse au plus haut point. Mais, s’il était nécessaire de le rappeler, ce n’est pas le cas. Celles et ceux qui pensent le contraire vivent dans une petite bulle de verre dont les parois sont illusions, l’intérieur privilège et dont il pourrait-être utile de sortir de temps en temps. La bienveillance et les safe spaces sont bien loin de courir les rues et le monde. Imaginez un peu ce que penseraient les personnes qui vivent de la violence au quotidien si on leur partageait cette vision du monde soit disant mainstream. Imaginez si on leur proposait un peu plus de bienveillance et d’endroits sécuritaires autour d’eux. Et ce même dans une ville aussi paisible et sécuritaire que Montréal: on ne sait pas ce que vivent nos voisins.

J’ai le privilège de vivre dans un environnement où j’ai accès, par différents moyens, aux safe spaces, au care (prendre soin de soit par différents moyens), à des gens bienveillants et j’en suis extrêmement reconnaissante. Prendre soin de soi est la première étape essentielle pour pouvoir ensuite prendre soin des autres. C’est comme en cas de dépressurisation de l’appareil quand on prend l’avion: il faut mettre son masque à oxygène avant d’aider les autres. Dans le sens inverse, on va finir par être asphyxié.


Des safe spaces, j’ai la chance d’en connaître à Montréal et le matin même de la conversation que j’évoquais au début, j’avais participé à une discussion dans ce contexte. Le thème de la rencontre, proposée par Never Was Average, était « Être bien avec soi ».

J’ai été très touchée par tous les témoignages que j’ai entendus ce jour-là et je suis reconnaissante d’avoir pu moi-même raconter des choses personnelles que certain.e.s de mes ami.e.s n’ont jamais entendu. Cela m’a réellement fait du bien et ça n’aurait pas été possible sans cet espace et cette bienveillance. 

Je le sais par expérience: parler sincèrement et être vraiment entendu peut sauver. Je n’ai pas, personnellement, craint pour ma vie, mais j’ai nourri un mal-être pendant plusieurs années. Me cacher ou rester dans le paraître, pratiquer la comparaison et la dévalorisation constante, essayer de rentrer dans des moules qui ne me convenaient pas… À cette époque, je n’en parlais pas. Des habitudes se sont cristallisées et je travaille maintenant à m’en débarrasser. Le processus est toujours en cours mais je peux dire aujourd’hui, avec sincérité, que je vais bien.

Si je suis chanceuse d’avoir pu commencer à parler relativement tôt – j’ai vu ma première psychologue à 19 ans – et d’avoir ensuite été épaulée par mon entourage, ce n’est pas le cas de tout le monde.

En début d’année, j’ai rencontré une personne qui a été (et reste) extrêmement importante pour moi. Je n’ai pas tout de suite senti son mal-être, au contraire. Je le trouvais très positif, actif, sûr de lui, engagé et passionné. Puis petit à petit, étant moi-même quelqu’un qui amène à la confidence, il a commencé à s’ouvrir. J’ai découvert des craquelures sur une peau qui était en fait un masque. Puis nos chemins se sont séparés et j’en ai beaucoup souffert. J’ai également réalisé peu de temps après que je n’avais connu que la partie visible de l’iceberg de sa détresse. Et encore, j’étais quasiment la seule personne à avoir entrevu cette partie. Quelques semaines après, il s’est exprimé publiquement à ce sujet et en a dévoilé la partie immergée. Nous sommes tou.te.s tombé.e.s du haut de l’immeuble de nos illusions. Cette personne chère à mon cœur a failli mourir, plusieurs fois, volontairement. Mon cœur se serre rien qu’en pensant au fait que j’aurais pu ne jamais le connaître, lui qui m’a fait tellement de bien.

Cette histoire m’a tellement bouleversée que je lui ai écrit une lettre, mettant de côté les circonstances passées car l’histoire avait pris une autre dimension. Quand on enlève son armure devant tout le monde, on n’a plus de protection et souvent, ce qui vient ensuite ressemble à une tempête. Le vent souffle fort, la pluie s’abat et on a besoin de quelqu’un qui nous tende une grande serviette chaude pour nous réchauffer et nous accueillir. J’ai senti qu’à sa place, j’aurais eu besoin de cela. 

Le fait de savoir qu’il ait choisi le chemin de la vie (même si son trajet sera sans aucun doute encore semé d’embûches), qu’il ait pu parler et être entendu, me fait vous dire avec tout mon cœur et toute mon âme que rien n’est plus important que la bienveillance et le fait de se sentir suffisamment en sécurité pour abandonner sa carapace, demander de l’aide et accepter de la recevoir.


Je voudrais revenir à cette discussion à laquelle j’ai participé car on a suivi un chemin de réflexion que je trouve intéressant et utile de partager.

Tout d’abord, pour avoir un bon relationnel avec soi, il faut commencer par se connaitre. « Quel est votre rapport avec vous-même? » Lorsqu’on nous a posé cette question, j’ai réalisé que pendant longtemps, ma relation avec moi-même était presque inexistante. Je cherchais le plus possible à m’éloigner de l’image que j’avais de moi et que je n’aimais pas.

Puis j’ai vu une psychologue, ce qui a été un premier pas. Disons que ça m’a permis d’alléger le sac que je portais sur les épaules, mais je ne me connaissais toujours pas vraiment.

C’est la thérapie énergétique qui m’a réellement aidée à découvrir des choses enfouies profondément. J’ai vu une micro-kinésithérapeute pendant quelques années. Si l’on peut  se mentir à soi-même et mentir à un psy (volontairement ou pas), on ne peut pas mentir à quelqu’un qui « scanne » votre corps avec ses mains et ressens les énergies et les traces de traumas inscrits en vous. Lorsque le thérapeute vous dit « vous devriez me parler de cela… », que l’on n’y ait jamais pensé ou que l’on n’ait absolument pas envie de regarder, veux, veux pas, ça a déjà commencé à remonter à la surface. Cela peut secouer, mais dans mon cas c’était pour le mieux. Cette thérapie a été une étape essentielle de ma vie.

Une chose est de reconnaître ses traumas, mais une fois que c’est fait, on fait quoi avec ça?

Une des participantes à notre discussion, professeure de yoga, une femme que j’ai trouvé solaire et inspirante, nous a guidés dans une méditation basée sur une métaphore que j’aimerais vous partager.

Imaginez une bouteille d’au moins un litre. En verre, en plastique, peu importe. Imaginez-la remplie de liquide et estimez approximativement son poids. Imaginez maintenant que ce liquide représente vos émotions négatives et vos souvenirs douloureux. Si vous prenez cette bouteille d’une main et tendez-votre bras vers le ciel, que ressentirez-vous au bout de quelques minutes? Certainement de la fatigue, de la tension, voire de la douleur. Plus vous tiendrez ce geste pendant longtemps, plus la fatigue se transformera en épuisement, physique et mental. Une autre conséquence est que cette main étant prise, il ne vous en restera plus qu’une pour rattraper toute aide et tous cadeaux que l’on pourrait vous envoyer.

Plusieurs remarques pertinentes ont été faites à la suite de cette méditation. Parfois, nos traumas, on les brandit comme des trophées: « j’ai surmonté ça, donc je suis for.e, je suis tough ». Mais ne sont-ils pas trop encombrants, voire handicapants? Également, on peut avoir peur de « lâcher sa bouteille ». Comment se définit-on si l’on abandonne les choses au travers desquelles on s’est identifié toute sa vie? C’est dans ces moments-là que l’on peut se rendre compte qu’on ne se connait pas vraiment et cet inconnu fait peur.

Je sais, théoriquement, que nous ne sommes pas nos pensées, nos émotions ni notre passé. Nous sommes autre chose, incluant cela, mais bien plus vaste. Je le sais et pourtant, je pense ne connaître qu’une partie de moi-même. J’ai commencé à me rencontrer avec la thérapie énergétique mais surtout depuis que j’ai décidé de partir à Montréal. C’est comme si j’avais découvert un nouveau « code de la route »: naviguer au ressenti, à l’intuition, prêtant attention aux synchronicités, aux connexions, aux personnes et aux aspirations qui résonnent en moi. Cela m’a permis de comprendre comment je fonctionnait avant, de pouvoir comparer et de faire des choix. J’ai également revu une psychologue pendant quelque mois, avec qui on a travaillé sur la base de la thérapie d’acceptation et d’engagement que je recommande sans hésitation.

On n’apprend pas à naviguer en un jour. Sur la route, il y a les aléas de la météo et des autres conducteurs. Puis si on ne fait pas attention à son véhicule, on ne voit pas les signes d’usure. Quand un pneu crève, il est déjà trop tard. On est alors bien content de voir quelqu’un s’arrêter sur le bas-côté pour nous aider à changer la roue. C’est bien plus utile que de voir un véhicule ralentir, le chauffeur ouvrant la fenêtre pour nous dire que l’on aurait dû acheter des meilleurs pneus, avant de continuer sa route. De l’utilité de la bienveillance, de l’empathie et de la compassion.

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