Transformer la colère en indignation

Depuis plusieurs mois, je me sens régulièrement et de plus en plus fréquemment affectée par la constatation de l’effondrement progressif de notre monde. J’entends notamment par cela la destruction des écosystèmes, le creusement des inégalités sociales, les multiples injustices et le capitalisme en général. Plus le temps passe et plus mes yeux s’ouvrent sur ce qui est réellement en train de se passer dans le monde. Et « le monde » ne me semble plus être une sorte de concept détaché de « ma petite vie de privilégiée ». Ce monde, j’en fais totalement partie et malheureusement, certaines de mes actions contribuent à sa destruction que je perçois de plus en plus comme une fatalité. Cette fatalité ne me semble plus abstraite et lointaine: je réalise aujourd’hui que je suis spectatrice du début de la fin. Le système complet est voué à l’échec. C’est prouvé depuis longtemps, de nombreuses personnes ont sonné l’alerte il y a une cinquantaine d’années et puisque que le nécessaire n’a pas été fait, nous commençons à en payer le prix. Il nous reste à peine quelques années pour renverser la donne et changer les choses, avant qu’il soit définitivement trop tard.

Moi qui suis habituellement plutôt positive et envisage mon futur personnel avec enthousiasme – ce qui ne m’empêche pas de vivre de l’anxiété, je n’ai pas le même optimisme concernant l’avenir de notre planète. Il faudrait renverser complètement le système capitaliste sur lequel tout est assis depuis des années pour que les choses changent et je suis malheureusement convaincue que cela n’arrivera pas. Je pense que l’on arrive à la fin d’une ère, que le monde tel qu’on le connait va être détruit pour laisser la place à autre chose. Quand je dis que cela m’affecte, ce n’est plus comme avant, quand je pouvais être choquée voire scandalisée de certains évènements ou comportements. Aujourd’hui, ça prend de plus grandes proportions, ça me laisse des marques intérieures, comme des plaies à vif qui ne cicatrisent jamais vraiment.

Je ressens différentes émotions et surtout, beaucoup de colère. Le sentiment d’être prise au piège. De la colère face à ceux et celles qui sont responsables de la création de ce système et de sa perpétuation, qui vont égoïstement nous laisser crever. De la colère aussi vis à vis des gens qui m’entourent, privilégiés comme moi et qui ne font rien pour que cela change. Le pire, c’est quand j’aime ces personnes là. C’est très difficile de gérer au même endroit de la colère et de l’amour. Je sais parfaitement que diriger ma colère contre ces personnes ne fera qu’aggraver les choses (car cela n’aurait pas fonctionné à mon encontre il y a plusieurs années), donc je garde ma colère pour moi. Mais si elle reste à l’intérieur, je m’empoisonne. Elle joue sur mon moral et je sens qu’elle m’atteint aussi physiquement. Ces phases sont exponentielles et presque tout devient prétexte à être en colère: la surconsommation, la production de déchets, la consommation de viande et de t-shirts cheaps fabriqués par des enfants, etc. De la souffrance est créée à cause de notre petit confort que l’on refuse de remettre en cause.

Je ressens également beaucoup de culpabilité car je suis loin d’être parfaite. Quand bien même je suis plus consciente et responsable qu’avant, je fais partie de ce système, je produits encore trop de déchets, je ne consomme pas toujours de façon éthique, je prend l’avion, pour ne citer que quelques exemples.

Je ressens de la tristesse de constater que les choses ne changeront pas à temps. Je me sens triste de réaliser que les personnes les plus engagées pour essayer de changer le cours des choses en souffrent énormément car il est vrai que le militantisme affecte la santé mentale. Je suis triste de voir des gens que j’aime souffrir à cause de cela. Je me sens peut-être aussi un peu triste de me dire aussi que je ne voudrais pas mettre d’enfant au monde dans ce contexte, pour le laisser ensuite essuyer des pots que j’aurais moi-même aussi cassés. Non pas que j’ai spécialement envie d’avoir des enfants, mais j’aurais aimé que ce choix ne soit pas autant influencé par le fait que notre monde me semble trop insensé et violent pour cela.

Je ressens par moment de la fatigue, du stress et du découragement. Le sentiment d’être incomprise, que tout est profondément injuste. Mais aussi et surtout, de l’impuissance. Comment se battre contre une si grosse machine quand on est si petite?

Finalement, je ressens de la peur. Au moment de l’effondrement, du moins de ce que je vais en voir, est-ce que je vais souffrir? Je serais encore vivante pour constater l’épuisement de bon nombre de nos ressources. En 2050, il n’y aura plus de poissons dans les océans et la destruction de cet écosystème entrainera celle des autres. Des migrations climatiques et des guerres nous attendent. Ayant toujours vécu dans un environnement protégé et sécuritaire,  je ne sais pas ce que c’est que vivre dans la détresse et cette perspective me fait peur.

 


 

Mon sentiment d’impuissance et d’inutilité est pesant et je voudrais pouvoir transformer mon énergie parfois négative en quelque chose de positif. Mais c’est très difficile de garder le cap quand au fond de soi, on se dit que quand bien même, ça ne sera jamais assez. Pourquoi me battrais-je alors? Pour préserver quoi? Il y a de brefs moments où j’aurais envie d’être ignorante et de vivre aussi insouciante qu’avant, mais j’ai pris la pilule rouge, c’est trop tard. Je me pose la question presque chaque jour maintenant: comment agir tout en me préservant, pour tenir? 

Il y a des jours où je suis capable de monter sur l’un où l’autre de mes chevaux de bataille et des jours où je n’ai pas la force. Je n’ai pas l’envie d’argumenter, pas l’envie d’être encore vue comme la personne chiante et moralisatrice que j’essaie pourtant de ne pas être, mais que je deviens dans le regard de celui ou celle qui se sens trop inconfortable pour reconnaître les incohérence de son propre comportement. Je le sais, je l’ai vécu et je continue de le vivre. Lorsque l’on décide de parler de sujets qui fâchent, il faut accepter d’être potentiellement rejeté.e ou à tout le moins mis.e de côté par certaines personnes. La peur du rejet et de l’abandon étant, en plus, mes peurs principales, j’y suis régulièrement confrontée à cause de cela.

Pour tenir, il faut régulièrement se rappeler ce qui est important pour soi et quelles sont ses valeurs. Je garde à l’esprit cette pensée que j’avais déjà toute petite, de me trouver plus chanceuse que les autres et donc de vivre dans un monde injuste. J’ai été plus gâtée que beaucoup, je n’ai jamais manqué de rien et surtout pas d’amour. J’ai le sentiment d’avoir une dette à payer, de devoir partager ce que j’ai eu, ma chance, mes ressources. Mais quand je suis trop affectée, je ne suis capable de rien donner.

Je cherche donc de l’aide pour pouvoir à mon tour aider du mieux que je peux.  Je viens notamment de lire le livre « On ne peut plus rien dire » qui m’a donné quelques pistes et j’ai eu la chance de pouvoir rencontrer et échanger un peu avec son autrice. Judith Lussier, militante féministe, écrit à propos des social justice warriors (SJW), ces militants de ma génération et plus jeunes qui luttent pour un monde meilleur et plus juste, en grande partie grâce aux médias sociaux. Ces guerriers de la justice sociale se font continuellement taper dessus (en général au sens figuré) parce qu’il est toujours bien plus simple de s’en prendre aux plus faibles qu’aux plus forts, d’étouffer ce qui dérange que de remettre en question ses croyances (voire tout un système). Les SJW souffrent beaucoup de stress et de problèmes de santé mentale. Cela m’a fait du bien de savoir que je n’étais pas la seule à avoir des périodes assez noires et en même temps, ça a pu ajouter à mon découragement.

Plusieurs retours d’expérience m’ont donné des clefs pour me protéger et ne pas me brûler. Notamment, Judith Lussier parle de l’importance de différencier la colère de l’indignation et de transformer la première en la seconde. La colère est dirigée contre soi, l’indignation contre ce qui nous dérange à l’extérieur. Je commence à comprendre ce que cela veut dire concrètement et je rappelle régulièrement cette nuance à mon esprit.

Parmi les autres conseils que j’ai reçus, il y avait également celui d’envisager les différentes luttes comme un travail. Par conséquent, il y a des moments où je quitte mon travail, il y a des pauses, un retour chez soi et des vacances. En ce sens, il y a des moments pour argumenter, discuter, écrire voire militer, et des moments pour autre chose. Autre chose, ça doit notamment être, et de façon indispensable, prendre soin de soi. Prendre soin de sa santé mentale, physique, cultiver ses relations positives, sa gratitude et l’amour sous toutes ses formes. Aucun véhicule ne fonctionne sans énergie et  il vaut mieux regarder régulièrement son réservoir au risque d’avoir de mauvaises surprises et de tomber en panne.

 


 

Également, ce dont j’ai bien conscience mais que je n’arrive toujours pas vraiment à intégrer dans ma vie (à tous niveaux), il y a l’acceptation et la résilience. J’ai encore de la misère à différencier « accepter » et « baisser les bras ». J’y travaille. Je vais devoir apprendre à vivre avec toutes ces émotions négatives dont j’ai parlé au début et à essayer de bien vivre avec elles.

Je me « force » à prêter une attention toute particulière à tous les moments précieux que je vis. Notamment, hier, je faisais part à mes amis du fait que je me sens vraiment différente des gens avec qui je travaille et quand bien même ce sont des gens gentils, généreux et sains, je manque de connexion avec eux et de sentiment d’appartenance à ce groupe de collègues que nous formons. En grande partie car ils ne partagent pas mes valeurs, mes engagements et mes convictions. Mes amis m’ont non seulement écoutée, mais également rappelé qu’ils m’acceptaient totalement telle que je suis. Il y a heureusement de nombreuses personnes dans mon entourage avec qui je peux être authentique et parler de ce qui me touche et m’affecte sans avoir peur d’être jugée ou rejetée. Et heureusement, c’est avec ces mêmes personnes que je peux totalement m’évader, me déconnecter, rire à en pleurer et donc, en un sens, passer un peu de pommade sur les plaies.

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