Plonger.

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Cependant, certains sont quand même assez similaires. Ils sont une progression, une continuation du jour précédent. On avance, on poursuit, on continue. Le paysage du jour n’est pas si différent de celui de la veille même si l’on y croise, peut-être, un chevreuil, alors qu’hier les prairies étaient désertes. On reste sur la même route, on a regardé le trajet à l’avance donc il n’y aura pas nécessairement de surprise.

Mais il suffit d’une minute, ou plutôt d’une seconde pour que cela change. Même si on avait anticipé son parcours, peut-être que l’on n’avait pas vu sur la carte qu’il y avait une cascade à gauche, après le virage. On était trop occupé.e à regarder le temps de trajet et la météo. Puis là, on prend ce virage et… surprise.

Ce n’était pas prévu. Mais ça interpelle. Quelques secondes pour prendre une décision puis on s’arrête. Je vais peut-être regarder cette cascade quelques minutes, après tout, c’est sur ma route. Et c’est beau. C’est apaisant. C’est attirant.

On arrête sa voiture, on descend. Naturellement, nos mouvements se sont ralentis. Est-ce par prudence? Ou pour apprécier l’instant?

Arrivé.e au bord de la cascade, on s’assoit. On se sent bien, vraiment bien. On a envie d’aller voir de plus près. Il fait chaud et la proximité de l’eau rafraîchit. Elle est belle, transparente. Le mouvement de la cascade qui coule, puissante et majestueuse, contraste avec l’eau calme et translucide du bassin. La force vive et l’inertie paisible. Le parfait équilibre. Et là, on a envie de plonger.

On réalise que cette cascade, c’est exactement ce dont on avait besoin. On ne le savait pas, on n’y pensait pas. On était dans sa voiture à se concentrer sur l’itinéraire, à regarder le paysage à travers les vitres, dans notre petit cocon protecteur. Même si la route peut-être dangereuse (on en avait conscience), on se sentait protégé.e dans sa bulle métallique.

Et là, plus rien. Plus de bulle. Même pas de maillot de bain, mais on a envie de plonger. Furieusement envie de plonger. Il fait chaud et la cascade est fraîche. Que peut-il m’arriver de mal? 

Une petite voix se réveille, c’est l’Inquiétude. On ne sait pas ce qu’il y a au fond de l’eau. Elle a l’air transparente, mais voit-on vraiment le fond? N’y aurait-il pas des roches coupantes, comme la dernière fois que l’on s’est précipité.e pour se baigner avec sa bonne amie, lnsouciance? Inquiétude nous regardait alors depuis la rive, elle avait tenté de nous prévenir mais ses cris étaient masqués par le bruit de la rivière. Et de toute façon, Insouciance était bien plus charmante, donc on l’avait suivie. Lorsque la plaie s’était ouverte, l’eau bleutée s’était alors teintée de rouge. On s’était aggripé.e au rebord avec peine pour sortir de l’eau. Inquiétude nous avait tendu la main pour nous aider à remonter, secouant la tête d’un air de dire « J’ai pourtant essayé de te prévenir… ». Mais la plaie a fini par se refermer et ne laisser qu’une petite trace sur la peau, comme une blessure de guerre.

Peut-être que cette fois-ci, il n’y a pas de roches au fond de l’eau. Peut-être qu’il y a du sable fin. Des algues. Peut-être des poissons. Peut-être que ce sera doux, agréable et apaisant, peut-être que ce sera surprenant, peut-être que ce sera dur et dangereux. Il n’y a qu’un seul moyen de le savoir, plonger.

On reste sur le bord, à moitié dans notre tête, mais on se rapproche. On caresse la surface de l’eau du bout des doigts. C’est aussi agréable que ça en avait l’air. Autour, la brise fait s’envoler quelques feuilles d’arbres, quelques pétales de fleurs et nos pensées. Débarrassé.e des doutes, pour un moment, on plonge.

Je plonge.

Transformer la colère en indignation

Depuis plusieurs mois, je me sens régulièrement et de plus en plus fréquemment affectée par la constatation de l’effondrement progressif de notre monde. J’entends notamment par cela la destruction des écosystèmes, le creusement des inégalités sociales, les multiples injustices et le capitalisme en général. Plus le temps passe et plus mes yeux s’ouvrent sur ce qui est réellement en train de se passer dans le monde. Et « le monde » ne me semble plus être une sorte de concept détaché de « ma petite vie de privilégiée ». Ce monde, j’en fais totalement partie et malheureusement, certaines de mes actions contribuent à sa destruction que je perçois de plus en plus comme une fatalité. Cette fatalité ne me semble plus abstraite et lointaine: je réalise aujourd’hui que je suis spectatrice du début de la fin. Le système complet est voué à l’échec. C’est prouvé depuis longtemps, de nombreuses personnes ont sonné l’alerte il y a une cinquantaine d’années et puisque que le nécessaire n’a pas été fait, nous commençons à en payer le prix. Il nous reste à peine quelques années pour renverser la donne et changer les choses, avant qu’il soit définitivement trop tard.

Moi qui suis habituellement plutôt positive et envisage mon futur personnel avec enthousiasme – ce qui ne m’empêche pas de vivre de l’anxiété, je n’ai pas le même optimisme concernant l’avenir de notre planète. Il faudrait renverser complètement le système capitaliste sur lequel tout est assis depuis des années pour que les choses changent et je suis malheureusement convaincue que cela n’arrivera pas. Je pense que l’on arrive à la fin d’une ère, que le monde tel qu’on le connait va être détruit pour laisser la place à autre chose. Quand je dis que cela m’affecte, ce n’est plus comme avant, quand je pouvais être choquée voire scandalisée de certains évènements ou comportements. Aujourd’hui, ça prend de plus grandes proportions, ça me laisse des marques intérieures, comme des plaies à vif qui ne cicatrisent jamais vraiment.

Je ressens différentes émotions et surtout, beaucoup de colère. Le sentiment d’être prise au piège. De la colère face à ceux et celles qui sont responsables de la création de ce système et de sa perpétuation, qui vont égoïstement nous laisser crever. De la colère aussi vis à vis des gens qui m’entourent, privilégiés comme moi et qui ne font rien pour que cela change. Le pire, c’est quand j’aime ces personnes là. C’est très difficile de gérer au même endroit de la colère et de l’amour. Je sais parfaitement que diriger ma colère contre ces personnes ne fera qu’aggraver les choses (car cela n’aurait pas fonctionné à mon encontre il y a plusieurs années), donc je garde ma colère pour moi. Mais si elle reste à l’intérieur, je m’empoisonne. Elle joue sur mon moral et je sens qu’elle m’atteint aussi physiquement. Ces phases sont exponentielles et presque tout devient prétexte à être en colère: la surconsommation, la production de déchets, la consommation de viande et de t-shirts cheaps fabriqués par des enfants, etc. De la souffrance est créée à cause de notre petit confort que l’on refuse de remettre en cause.

Je ressens également beaucoup de culpabilité car je suis loin d’être parfaite. Quand bien même je suis plus consciente et responsable qu’avant, je fais partie de ce système, je produits encore trop de déchets, je ne consomme pas toujours de façon éthique, je prend l’avion, pour ne citer que quelques exemples.

Je ressens de la tristesse de constater que les choses ne changeront pas à temps. Je me sens triste de réaliser que les personnes les plus engagées pour essayer de changer le cours des choses en souffrent énormément car il est vrai que le militantisme affecte la santé mentale. Je suis triste de voir des gens que j’aime souffrir à cause de cela. Je me sens peut-être aussi un peu triste de me dire aussi que je ne voudrais pas mettre d’enfant au monde dans ce contexte, pour le laisser ensuite essuyer des pots que j’aurais moi-même aussi cassés. Non pas que j’ai spécialement envie d’avoir des enfants, mais j’aurais aimé que ce choix ne soit pas autant influencé par le fait que notre monde me semble trop insensé et violent pour cela.

Je ressens par moment de la fatigue, du stress et du découragement. Le sentiment d’être incomprise, que tout est profondément injuste. Mais aussi et surtout, de l’impuissance. Comment se battre contre une si grosse machine quand on est si petite?

Finalement, je ressens de la peur. Au moment de l’effondrement, du moins de ce que je vais en voir, est-ce que je vais souffrir? Je serais encore vivante pour constater l’épuisement de bon nombre de nos ressources. En 2050, il n’y aura plus de poissons dans les océans et la destruction de cet écosystème entrainera celle des autres. Des migrations climatiques et des guerres nous attendent. Ayant toujours vécu dans un environnement protégé et sécuritaire,  je ne sais pas ce que c’est que vivre dans la détresse et cette perspective me fait peur.

 


 

Mon sentiment d’impuissance et d’inutilité est pesant et je voudrais pouvoir transformer mon énergie parfois négative en quelque chose de positif. Mais c’est très difficile de garder le cap quand au fond de soi, on se dit que quand bien même, ça ne sera jamais assez. Pourquoi me battrais-je alors? Pour préserver quoi? Il y a de brefs moments où j’aurais envie d’être ignorante et de vivre aussi insouciante qu’avant, mais j’ai pris la pilule rouge, c’est trop tard. Je me pose la question presque chaque jour maintenant: comment agir tout en me préservant, pour tenir? 

Il y a des jours où je suis capable de monter sur l’un où l’autre de mes chevaux de bataille et des jours où je n’ai pas la force. Je n’ai pas l’envie d’argumenter, pas l’envie d’être encore vue comme la personne chiante et moralisatrice que j’essaie pourtant de ne pas être, mais que je deviens dans le regard de celui ou celle qui se sens trop inconfortable pour reconnaître les incohérence de son propre comportement. Je le sais, je l’ai vécu et je continue de le vivre. Lorsque l’on décide de parler de sujets qui fâchent, il faut accepter d’être potentiellement rejeté.e ou à tout le moins mis.e de côté par certaines personnes. La peur du rejet et de l’abandon étant, en plus, mes peurs principales, j’y suis régulièrement confrontée à cause de cela.

Pour tenir, il faut régulièrement se rappeler ce qui est important pour soi et quelles sont ses valeurs. Je garde à l’esprit cette pensée que j’avais déjà toute petite, de me trouver plus chanceuse que les autres et donc de vivre dans un monde injuste. J’ai été plus gâtée que beaucoup, je n’ai jamais manqué de rien et surtout pas d’amour. J’ai le sentiment d’avoir une dette à payer, de devoir partager ce que j’ai eu, ma chance, mes ressources. Mais quand je suis trop affectée, je ne suis capable de rien donner.

Je cherche donc de l’aide pour pouvoir à mon tour aider du mieux que je peux.  Je viens notamment de lire le livre « On ne peut plus rien dire » qui m’a donné quelques pistes et j’ai eu la chance de pouvoir rencontrer et échanger un peu avec son autrice. Judith Lussier, militante féministe, écrit à propos des social justice warriors (SJW), ces militants de ma génération et plus jeunes qui luttent pour un monde meilleur et plus juste, en grande partie grâce aux médias sociaux. Ces guerriers de la justice sociale se font continuellement taper dessus (en général au sens figuré) parce qu’il est toujours bien plus simple de s’en prendre aux plus faibles qu’aux plus forts, d’étouffer ce qui dérange que de remettre en question ses croyances (voire tout un système). Les SJW souffrent beaucoup de stress et de problèmes de santé mentale. Cela m’a fait du bien de savoir que je n’étais pas la seule à avoir des périodes assez noires et en même temps, ça a pu ajouter à mon découragement.

Plusieurs retours d’expérience m’ont donné des clefs pour me protéger et ne pas me brûler. Notamment, Judith Lussier parle de l’importance de différencier la colère de l’indignation et de transformer la première en la seconde. La colère est dirigée contre soi, l’indignation contre ce qui nous dérange à l’extérieur. Je commence à comprendre ce que cela veut dire concrètement et je rappelle régulièrement cette nuance à mon esprit.

Parmi les autres conseils que j’ai reçus, il y avait également celui d’envisager les différentes luttes comme un travail. Par conséquent, il y a des moments où je quitte mon travail, il y a des pauses, un retour chez soi et des vacances. En ce sens, il y a des moments pour argumenter, discuter, écrire voire militer, et des moments pour autre chose. Autre chose, ça doit notamment être, et de façon indispensable, prendre soin de soi. Prendre soin de sa santé mentale, physique, cultiver ses relations positives, sa gratitude et l’amour sous toutes ses formes. Aucun véhicule ne fonctionne sans énergie et  il vaut mieux regarder régulièrement son réservoir au risque d’avoir de mauvaises surprises et de tomber en panne.

 


 

Également, ce dont j’ai bien conscience mais que je n’arrive toujours pas vraiment à intégrer dans ma vie (à tous niveaux), il y a l’acceptation et la résilience. J’ai encore de la misère à différencier « accepter » et « baisser les bras ». J’y travaille. Je vais devoir apprendre à vivre avec toutes ces émotions négatives dont j’ai parlé au début et à essayer de bien vivre avec elles.

Je me « force » à prêter une attention toute particulière à tous les moments précieux que je vis. Notamment, hier, je faisais part à mes amis du fait que je me sens vraiment différente des gens avec qui je travaille et quand bien même ce sont des gens gentils, généreux et sains, je manque de connexion avec eux et de sentiment d’appartenance à ce groupe de collègues que nous formons. En grande partie car ils ne partagent pas mes valeurs, mes engagements et mes convictions. Mes amis m’ont non seulement écoutée, mais également rappelé qu’ils m’acceptaient totalement telle que je suis. Il y a heureusement de nombreuses personnes dans mon entourage avec qui je peux être authentique et parler de ce qui me touche et m’affecte sans avoir peur d’être jugée ou rejetée. Et heureusement, c’est avec ces mêmes personnes que je peux totalement m’évader, me déconnecter, rire à en pleurer et donc, en un sens, passer un peu de pommade sur les plaies.

La bienveillance est à la mode, et alors?

Il y a quelques jours, une personne que je connais a fait une réflexion qui m’a surprise. Cette personne trouve que les safe spaces – ces endroits sécuritaires où la parole est libre, bienveillante et où l’on ne se juge pas – sont devenus (trop) à la mode. On en trouverait presque à chaque coin de rue et ces espaces ne seraient pas vraiment utiles. Son argument? Le jugement est constructif a posteriori (c’est-à-dire après avoir pris connaissance de ce à propos de quoi l’on exprime un avis) car la critique est nécessaire pour avancer. Son point était que dans ses projets artistiques, il a besoin de recevoir ce jugement des autres, ce qui l’aide à progresser et je le comprends.

Le problème que me pose son argumentaire, comme je lui ai dit, c’est qu’il mélange deux choses à mon sens. Les safe spaces ne sont pas des galeries où l’on expose nos œuvres devant un public et des journalistes. Critiquer une création, résultant du « faire » n’a rien à voir avec juger une personne, qui relève du « être ». Parfois bien sûr, une personne va avoir besoin d’un safe space pour se livrer au sujet de ses actions passées, regrettables voire honteuses, mais ce ne sont souvent des actes impulsifs qui ne résultent pas d’une démarche volontaire de création.

Lorsque l’on a besoin de se confier au sujet d’émotions ou d’évènements douloureux auprès d’un groupe, on ne recherche absolument pas la critique qui pourrait être destructrice. Nous sommes déjà notre propre juge et l’on manque bien souvent de clémence envers soi. On ne peut pas changer le passé  mais on a tout intérêt à l’accepter, se pardonner et on a parfois besoin d’être entendu, soutenu et accompagné dans cette démarche. Les safe spaces peuvent le permettre.

Ces endroits seraient à la mode, alors? Et bien, tant mieux. Cela me rappelle un article que j’avais lu il y a de cela un ou deux ans qui expliquait, en gros, que « la bienveillance, c’était bien trop mainstream ». Ah bon? Et donc, c’est une mauvaise chose? Sommes-nous donc dans un monde où, en plus de catégoriser les gens en fonction de la musique qu’ils écoutent, du café qu’ils boivent, des sneakers qu’ils portent, on classe les valeurs en fonction de leur popularité? Serait-il mieux d’être des conna.rds.sses égoïstes si c’était jugé comme indie?

Si tel était vraiment le cas, je vous le dit, vivre dans ce monde mainstream où la bienveillance est reine me rendrait heureuse au plus haut point. Mais, s’il était nécessaire de le rappeler, ce n’est pas le cas. Celles et ceux qui pensent le contraire vivent dans une petite bulle de verre dont les parois sont illusions, l’intérieur privilège et dont il pourrait-être utile de sortir de temps en temps. La bienveillance et les safe spaces sont bien loin de courir les rues et le monde. Imaginez un peu ce que penseraient les personnes qui vivent de la violence au quotidien si on leur partageait cette vision du monde soit disant mainstream. Imaginez si on leur proposait un peu plus de bienveillance et d’endroits sécuritaires autour d’eux. Et ce même dans une ville aussi paisible et sécuritaire que Montréal: on ne sait pas ce que vivent nos voisins.

J’ai le privilège de vivre dans un environnement où j’ai accès, par différents moyens, aux safe spaces, au care (prendre soin de soit par différents moyens), à des gens bienveillants et j’en suis extrêmement reconnaissante. Prendre soin de soi est la première étape essentielle pour pouvoir ensuite prendre soin des autres. C’est comme en cas de dépressurisation de l’appareil quand on prend l’avion: il faut mettre son masque à oxygène avant d’aider les autres. Dans le sens inverse, on va finir par être asphyxié.


Des safe spaces, j’ai la chance d’en connaître à Montréal et le matin même de la conversation que j’évoquais au début, j’avais participé à une discussion dans ce contexte. Le thème de la rencontre, proposée par Never Was Average, était « Être bien avec soi ».

J’ai été très touchée par tous les témoignages que j’ai entendus ce jour-là et je suis reconnaissante d’avoir pu moi-même raconter des choses personnelles que certain.e.s de mes ami.e.s n’ont jamais entendu. Cela m’a réellement fait du bien et ça n’aurait pas été possible sans cet espace et cette bienveillance. 

Je le sais par expérience: parler sincèrement et être vraiment entendu peut sauver. Je n’ai pas, personnellement, craint pour ma vie, mais j’ai nourri un mal-être pendant plusieurs années. Me cacher ou rester dans le paraître, pratiquer la comparaison et la dévalorisation constante, essayer de rentrer dans des moules qui ne me convenaient pas… À cette époque, je n’en parlais pas. Des habitudes se sont cristallisées et je travaille maintenant à m’en débarrasser. Le processus est toujours en cours mais je peux dire aujourd’hui, avec sincérité, que je vais bien.

Si je suis chanceuse d’avoir pu commencer à parler relativement tôt – j’ai vu ma première psychologue à 19 ans – et d’avoir ensuite été épaulée par mon entourage, ce n’est pas le cas de tout le monde.

En début d’année, j’ai rencontré une personne qui a été (et reste) extrêmement importante pour moi. Je n’ai pas tout de suite senti son mal-être, au contraire. Je le trouvais très positif, actif, sûr de lui, engagé et passionné. Puis petit à petit, étant moi-même quelqu’un qui amène à la confidence, il a commencé à s’ouvrir. J’ai découvert des craquelures sur une peau qui était en fait un masque. Puis nos chemins se sont séparés et j’en ai beaucoup souffert. J’ai également réalisé peu de temps après que je n’avais connu que la partie visible de l’iceberg de sa détresse. Et encore, j’étais quasiment la seule personne à avoir entrevu cette partie. Quelques semaines après, il s’est exprimé publiquement à ce sujet et en a dévoilé la partie immergée. Nous sommes tou.te.s tombé.e.s du haut de l’immeuble de nos illusions. Cette personne chère à mon cœur a failli mourir, plusieurs fois, volontairement. Mon cœur se serre rien qu’en pensant au fait que j’aurais pu ne jamais le connaître, lui qui m’a fait tellement de bien.

Cette histoire m’a tellement bouleversée que je lui ai écrit une lettre, mettant de côté les circonstances passées car l’histoire avait pris une autre dimension. Quand on enlève son armure devant tout le monde, on n’a plus de protection et souvent, ce qui vient ensuite ressemble à une tempête. Le vent souffle fort, la pluie s’abat et on a besoin de quelqu’un qui nous tende une grande serviette chaude pour nous réchauffer et nous accueillir. J’ai senti qu’à sa place, j’aurais eu besoin de cela. 

Le fait de savoir qu’il ait choisi le chemin de la vie (même si son trajet sera sans aucun doute encore semé d’embûches), qu’il ait pu parler et être entendu, me fait vous dire avec tout mon cœur et toute mon âme que rien n’est plus important que la bienveillance et le fait de se sentir suffisamment en sécurité pour abandonner sa carapace, demander de l’aide et accepter de la recevoir.


Je voudrais revenir à cette discussion à laquelle j’ai participé car on a suivi un chemin de réflexion que je trouve intéressant et utile de partager.

Tout d’abord, pour avoir un bon relationnel avec soi, il faut commencer par se connaitre. « Quel est votre rapport avec vous-même? » Lorsqu’on nous a posé cette question, j’ai réalisé que pendant longtemps, ma relation avec moi-même était presque inexistante. Je cherchais le plus possible à m’éloigner de l’image que j’avais de moi et que je n’aimais pas.

Puis j’ai vu une psychologue, ce qui a été un premier pas. Disons que ça m’a permis d’alléger le sac que je portais sur les épaules, mais je ne me connaissais toujours pas vraiment.

C’est la thérapie énergétique qui m’a réellement aidée à découvrir des choses enfouies profondément. J’ai vu une micro-kinésithérapeute pendant quelques années. Si l’on peut  se mentir à soi-même et mentir à un psy (volontairement ou pas), on ne peut pas mentir à quelqu’un qui « scanne » votre corps avec ses mains et ressens les énergies et les traces de traumas inscrits en vous. Lorsque le thérapeute vous dit « vous devriez me parler de cela… », que l’on n’y ait jamais pensé ou que l’on n’ait absolument pas envie de regarder, veux, veux pas, ça a déjà commencé à remonter à la surface. Cela peut secouer, mais dans mon cas c’était pour le mieux. Cette thérapie a été une étape essentielle de ma vie.

Une chose est de reconnaître ses traumas, mais une fois que c’est fait, on fait quoi avec ça?

Une des participantes à notre discussion, professeure de yoga, une femme que j’ai trouvé solaire et inspirante, nous a guidés dans une méditation basée sur une métaphore que j’aimerais vous partager.

Imaginez une bouteille d’au moins un litre. En verre, en plastique, peu importe. Imaginez-la remplie de liquide et estimez approximativement son poids. Imaginez maintenant que ce liquide représente vos émotions négatives et vos souvenirs douloureux. Si vous prenez cette bouteille d’une main et tendez-votre bras vers le ciel, que ressentirez-vous au bout de quelques minutes? Certainement de la fatigue, de la tension, voire de la douleur. Plus vous tiendrez ce geste pendant longtemps, plus la fatigue se transformera en épuisement, physique et mental. Une autre conséquence est que cette main étant prise, il ne vous en restera plus qu’une pour rattraper toute aide et tous cadeaux que l’on pourrait vous envoyer.

Plusieurs remarques pertinentes ont été faites à la suite de cette méditation. Parfois, nos traumas, on les brandit comme des trophées: « j’ai surmonté ça, donc je suis for.e, je suis tough ». Mais ne sont-ils pas trop encombrants, voire handicapants? Également, on peut avoir peur de « lâcher sa bouteille ». Comment se définit-on si l’on abandonne les choses au travers desquelles on s’est identifié toute sa vie? C’est dans ces moments-là que l’on peut se rendre compte qu’on ne se connait pas vraiment et cet inconnu fait peur.

Je sais, théoriquement, que nous ne sommes pas nos pensées, nos émotions ni notre passé. Nous sommes autre chose, incluant cela, mais bien plus vaste. Je le sais et pourtant, je pense ne connaître qu’une partie de moi-même. J’ai commencé à me rencontrer avec la thérapie énergétique mais surtout depuis que j’ai décidé de partir à Montréal. C’est comme si j’avais découvert un nouveau « code de la route »: naviguer au ressenti, à l’intuition, prêtant attention aux synchronicités, aux connexions, aux personnes et aux aspirations qui résonnent en moi. Cela m’a permis de comprendre comment je fonctionnait avant, de pouvoir comparer et de faire des choix. J’ai également revu une psychologue pendant quelque mois, avec qui on a travaillé sur la base de la thérapie d’acceptation et d’engagement que je recommande sans hésitation.

On n’apprend pas à naviguer en un jour. Sur la route, il y a les aléas de la météo et des autres conducteurs. Puis si on ne fait pas attention à son véhicule, on ne voit pas les signes d’usure. Quand un pneu crève, il est déjà trop tard. On est alors bien content de voir quelqu’un s’arrêter sur le bas-côté pour nous aider à changer la roue. C’est bien plus utile que de voir un véhicule ralentir, le chauffeur ouvrant la fenêtre pour nous dire que l’on aurait dû acheter des meilleurs pneus, avant de continuer sa route. De l’utilité de la bienveillance, de l’empathie et de la compassion.

Se fier à soi

Ces derniers temps, je laisse plus de place à ce que je ressens pour prendre des décisions et, par conséquent, moins à ce que mes pensées rationnelles et logiques – s’il en est – pourraient me dicter. Bien sûr, mon côté réfléchi et pragmatique est toujours bien présent et tant mieux pour moi. Mais il n’occupe plus 90% des sièges à l’assemblée. Je ne cherche pas à le pousser vers la sortie cependant. Il est quand même légitime à s’exprimer contrairement, par exemple, à un groupe d’hommes blancs, privilégiés et extrêmement cons qui -quand bien même dépourvus d’utérus – pensent devoir et pouvoir donner leur avis au sujet du droit à l’avortement. Si ce n’était pas si grave, je pourrais en rire.

Mais je m’égare, je n’étais pas partie pour parler de ce sujet là. Avant, je suivais donc bien plus ma tête que mon cœur et cela tend aujourd’hui à devenir plus équilibré. Je dirais même qu’en premier lieu, j’écoute ce que je ressens, puis j’interroge ensuite l’autre partie en respectant son temps de parole.

Et concrètement, ça change quoi? Je me sens plus heureuse.

J’ai l’impression que ça a commencé à changer il y a plusieurs années, peut-être en 2016.  Disons qu’au bout d’un moment, je me suis rendu compte que je faisais l’autruche et que comme dans tous les bons polars, quand tu caches un cadavre au fond d’un lac, il y a quelqu’un qui va finir par le trouver. Avec le malaise, c’est pareil: il finit par resurgir.

Mais si tu commences à t’écouter, tu développes ton intuition. Tu sens les choses. Parfois, tu te prends les pieds dans le tapis: tu crois sentir un truc, tu entends une petite voix qui te dis « viens, c’est cool par ici », mais c’est en fait ton égo, ta peur ou autre malice qui s’est déguisé pour te tromper. Je ne comprends pas encore bien toutes les subtilités et tous les pièges car je me fais encore avoir de temps à autres, mais pour les grandes décisions de ces dernières années, je ne me suis pas trompée.

Ma psy a verbalisé un truc que je ressentais ces derniers temps. Quand on prend des décisions en fonction de ce que l’on ressent vraiment, de ce que l’on sait, au fond de soi et sans se voiler la face, être le mieux pour nous, on ressent une certaine stabilité. Surtout quand le résultat de ses actions est à l’exact opposé de ce que l’on espérait. Cette stabilité, elle nous empêche de s’enfoncer dans la déprime, quand bien même on aurait cru si on y avait réfléchi rationnellement avant la tempête, que celle-ci pourrait nous déraciner comme un vieux frêne. Se choisir soi, choisir de se faire confiance, peut nous amener directement en pleine tempête. Mais alors, contrairement à Jack, on aura un radeau ou une bouée à laquelle s’accrocher pour nous empêcher de sombrer dans les eaux troubles et glaciales alors que notre bateau aura croisé un iceberg.

Parfois, pour prendre des décisions, je me sens perdue et je demande conseil. L’avantage de grandir, c’est que tu sais à qui demander conseil: à des personnes qui veulent ton bien uniquement. Mais parfois, je fais des choses sans en parler, même à ces gens là, car je sais ce qu’ils me diront. Ils ne comprendront pas, non pas par défaut d’intelligence émotive ou rationnelle, mais simplement car ils n’ont pas toutes les pièces du puzzle, que je suis la seule à détenir. Ils seront biaisés par leurs propres expériences et surtout, leurs propres craintes. Et de mon côté, je sais que cela ne me fera aucun bien d’être désapprouvée, donc je m’en remets uniquement à moi.

Parfois, au contraire, je cherche la contradiction, quand je sais qu’elle me sera utile. En général, c’est quand une partie de moi veut agir pour mon bien et que l’autre se défend (souvent, mon égo). Là, celles et ceux qui m’aiment vraiment peuvent venir en renfort et m’aider à garder le cap. En ce moment, je mesure à quel point mes proches sont là et à quel point ils me veulent du bien, et j’en suis infiniment reconnaissante.

Je crois à l’attraction, je crois aux énergies. En fait, c’est con de dire que je « crois » aux énergies car tout ce qui nous entoure n’est qu’énergie. Mais disons que j’y accorde de l’importance, que je m’intéresse à ce qui n’est pas tangible. Je crois à l’expérience et mon expérience me prouve que l’on attire ce que l’on dégage. Je me fous bien que l’on pense que je suis ésotérique ou quoi. Je trouve ça dommage pour ceux qui ne ressentent pas ce que je peux capter. Je ne juge pas, je suis loin d’avoir tout compris, je ne suis qu’au début du chemin et je suis souvent en hors piste.

Je ressens beaucoup plus les contrastes. Il y a des émotions dominantes à chaque instant mais il n’y a pas que celles-là. Le ciel ne se résume pas à un orage ou à  un coucher de soleil, les deux peuvent arriver en même temps. C’est comme les images que Thomas Pesquet envoyait quand il était dans la station spatiale internationale: on peut voir au même moment, à deux endroits différents, un ouragan et un ciel apaisé. C’est pareil, je peux ressentir à la fois une grande tristesse et de l’enthousiasme, de la reconnaissance, du stress et de la curiosité. Les émotions et les pensées, c’est un peu comme un parfum. On peut en changer tous les jours mais ça ne change pas qui on est.

Là, je fais des grandes phrases un peu quétaines comme on dit dans ce beau Québec qui m’a adoptée, mais je ne cherche pas à gagner un concours de métaphores. J’écris car ça m’organise, ça me dégage le passage et la vue. J’écris car c’est mon truc (enfin, pas le mien exclusivement, je sais). J’ai toujours aimé ça, j’écrivais déjà des histoires petite. J’aime les mots, j’aime raconter. Ça, c’est plus moi que mes émotions par exemple. Car les mots, l’écriture et les récits m’ont toujours accompagnée. Et parce que je ne le fais dans aucun but, à part de me faire du bien.

Je m’écris souvent à moi-même. C’est ce que je fais là et ça ne me dérange pas qu’on me lise. Souvent, mes écrits sont bien cachés  et personne ne devrait jamais tomber dessus. Parfois, j’écris aux autres dans les moments importants et parfois, j’envoie ces lettres.

Je me souviens de trois fois où je l’ai fait, d’écrire à des gens importants dans des moments importants. La première fois, je n’ai jamais eu de réponse. Jamais. Même pas évoqué l’existence de cette lettre, et j’en ai souffert. Je sais qu’elle a été reçue car je l’avais déposée en main propre dans la boite aux lettres. Aujourd’hui, peut-être quoi… 12 ans plus tard (?), je me rend compte que peu importe, car j’ai agi en fonction de mon cœur et que les conséquences ne changent rien, je n’ai pas à regretter de m’être montrée vulnérable et de ne pas avoir eu le résultat escompté, sur le moment. La deuxième fois, j’ai eu une réponse et cela a fait péter un immense barrage. L’eau s’est écoulée et grâce à cette lettre, les événements qui ont suivi et que je n’aurais jamais imaginés au moment de l’écriture ont pu être mieux gérés. Cette lettre, je l’ai écrite après m’être réveillée en sanglots, vers 4h du matin, à cause d’un rêve qui m’a fait suffoquer pendant au moins 45 minutes d’affilée. Tu vois, le cadavre dont je te parlais au fond du lac tout à l’heure, bon, et bien voilà. Les flics, ils viendront le déterrer même dans tes rêves, s’il le faut. La troisième lettre, je l’ai écrite il y a deux jours, je l’ai postée hier. Je ne sais pas ce que ça amènera.

Aujourd’hui, je comprend la différence entre « accepter ce qui se présente » et « choisir comment on réagit face à ce qui se présente ». Quelque chose arrive, cela provoque une réaction, une émotion. Si elle est agréable, cool, tant mieux. Si c’est désagréable voire franchement douloureux, on a le choix: soit on fait tout pour ne pas ressentir la douleur (ce qu’on essaie tous de faire et souvent sans s’en rendre compte), soit on accepte de laisser une place à la souffrance tout en ne lui laissant pas tout l’espace. Control freak, je l’étais complètement. Je suis encore parfois intensément dans le contrôle mais je travaille là-dessus et ma psy est fantastique pour ça. D’ailleurs, c’est elle qui m’a fait me rendre compte que l’acceptation serait comme une forme ultime de contrôle.

Une autre personne m’a raconté une histoire qui m’a beaucoup aidée cette année, elle se reconnaîtra si elle me lit. C’est l’histoire de l’univers qui a créé le plus bel endroit pour nous, celui où l’on trouvera tout l’amour, toutes les ressources, l’abondance et l’inspiration dont nous avons besoin. On ne sait pas à quoi il ressemble, mais il existe. Sur le chemin pour arriver à cet endroit, l’univers a également placé de belles cascades. Et souvent, en chemin, on s’y arrête, on se repose et on s’y abreuve. Mais la cascade finit par se tarir et on manque d’eau, c’est le signe qu’il faut repartir. On est dans l’incompréhension la plus totale, on pleure, on s’insurge: comment ça, la cascade a disparu? On peut rester de nombreuses heures, de nombreux jours au pied de cette ancienne source. Si l’on ne fait pas attention, on peut y rester trop longtemps et mourir de déshydratation. Pendant ce temps, l’univers nous regarde et se dit « ben là, t’es bête! Qu’est-ce que tu fous, relève toi, je suis en train de te construire un superbe endroit et toi tu t’arrêtes au milieu du chemin ». On s’accroche à ce que l’on a vu et vécu de plus beau jusqu’à présent, car on n’imagine pas qu’il puisse y avoir plus grand après. En ce moment, je m’accroche à ma cascade. Je creuse même des tranchées vers d’autres sources d’eau pour la réalimenter. Mais en même temps, je pense à cette histoire, et peut-être qu’elle est vraie.

Ce début d’année est intense mais je préfère de loin l’intensité au vide. Pendant plusieurs années, je me suis sentie gelée. Je l’ai même ressenti dans mon corps. J’ai fait de l’orthorexie, je n’ai pas eu mes règles pendant plus de deux ans. Je me sentais comme un volcan éteint, ou un ordinateur en veille. Je n’étais pas malheureuse, mais pas franchement heureuse non plus.

En ce moment, ma vie, c’est des montagnes russes. Cela veut donc dire que parfois, ça descend. Mais je préfère sincèrement avoir le tournis et l’estomac contrarié que de revivre une période de gel. Je ne veux pas avoir le même sort que Jon Snow, exilé au nord du Mur dans le froid, sans jamais pouvoir revenir au contraste. Au risque de me faire cramer la gueule par un dragon, je préfère rester de ce côté-ci.

C’est ce que je ressens aujourd’hui, peut-être que ça changera. Si ça change, c’est qu’il y a du mouvement et le mouvement, c’est une bonne chose.

L’autre jour, je parlais à un gars qui me disait qu’il savait toujours ce qu’il ferait 3 ans plus tard. Pour une fois, je ne me suis pas sentie envieuse de ne pas être dans la même situation. Au contraire. Je me sens libre, toutes les possibilités s’offrent à moi puisque rien n’est prévu. Quelque chose arrivera peut-être sur ma route à un moment et je serais prête à le considérer puisque mes yeux et mon cœur sont ouverts. Ce gars là pourrait passer à côté de l’imprévu. Enfin, peut-être qu’il sera quand même heureux, je n’en sais rien moi.

Un jour, peut-être que j’aurais un projet ou que je rencontrerai une personne qui me fera voir à plus long terme et me donnera envie de restreindre un peu ce champ des possibles, en me projetant dans l’avenir. Mais ce n’est pas le cas maintenant, alors autant en profiter.

J’ai trop vécu dans le futur sans même profiter de ce que je vivais au moment même. Tu sais, être quelque part et uniquement penser à où tu seras après. Cela m’arrive encore de temps en temps et je déteste ça. Je ne vis pas ma vie quand je suis là dedans, je l’imagine et je passe à côté.

Bien sûr, j’ai des projets, énormément même, mais ils prennent racine dans le terreau de mes émotions, donc dans le présent et non plus dans le futur projeté par mon cerveau. S’ils sont abandonnés le lendemain, ce n’est pas grave, c’est que c’était juste des idées. S’ils germent, c’est qu’ils en valent la peine, pour le temps que ça durera.

Ce que j’écris là, ce n’est pas vraiment un article, c’est plutôt une page de journal intime. Pourquoi je le publie? Aucune idée. Je le sens juste.

Nos cultures, entre unions et divisions

Fin avril, je suis retournée au Sisterhood de The Woman Power.

Le thème de cette nouvelle rencontre promettait de belles et grandes discussions: « Appropriation culturelle vs. appréciation de la Culture » (j’utiliserai ici le mot culture avec une majuscule pour rendre compte de ses multiples dimensions). De quoi plonger profondément dans nos expériences et questionnements personnels.

Ce sujet, polémique, est de nos jours régulièrement abordé dans les médias. Il était donc délicat d’en parler sans jugement et avec bienveillance. Nous avons senti la fébrilité et le courage qui animait Hanna et Guiliana, nos deux hôtes de la soirée, lesquelles avaient à cœur de se lancer dans cette thématique. Elles ont mené la discussion avec brio. Avant de commencer, nous ne savions pas où nous allions atterrir, mais nous pressentions que pendant le vol, il y aurait des turbulences. Deux certitudes: ce trajet serait inconfortable mais on en ressortirai grandies.

De quoi allions nous parler exactement? Concernant la Culture, nous allions l’aborder au sens large, dans plusieurs de ses aspects et pour n’en citer que quelques uns: la mode, la musique, la cuisine, le sport, le bien-être, le langage. Nous n’allions pas non plus limiter notre réflexion à certains types de cultures, mais bien à toutes celles auxquelles nous pourrions penser et au sujet desquelles nous voudrions partager: celles de nos pays, régions, ethnies, orientations sexuelles ou autres.

Concernant l’appropriation et l’appréciation, les deux autres mots-clés de notre sujet, tenter de les définir était bien le but de notre discussion. Elle allait nous permettre d’en définir les contours au fur et à mesure de nos partages d’expériences, tout en suivant notre fil conducteur: comment peut-on, de façon saine et positive, apprécier d’autres cultures? 

*** Précision *** Cet article n’est pas une étude, n’a pas de fondement ni de visée sociologique et je ne prétend pas donner de réponses précises et figées sur ce thème. Je retrace une réflexion commune à laquelle j’ajoute des éléments de réflexion personnels qui ont émergé par la suite, notamment au cours de l’écriture de cet article.

Appropriation vs. appréciation

Si l’on oppose ces deux notions, on pourrait dire que l’appropriation serait le versant négatif de l’appréciation. Le Mister Hyde du Docteur Jekyll. Comme dans le cas de ces deux personnalités, on peut vite tomber de l’un à l’autre sans s’en rendre nécessairement compte. La frontière est mince.

Une petite considération que je trouve intéressante avant de dérouler le fil de nos échanges: la question de l' »appropriation » n’a de sens que dans des sociétés qui fonctionnent sur le principe de la propriété. Si l’on prend quelque chose à quelqu’un d’autre, soit c’est consenti et accompagné d’une contrepartie, soit c’est un vol. L’association de ce terme à quelque chose d’a priori libre (la Culture), me fait réfléchir. A qui appartiennent ces cultures et à qui en prend-on les éléments? Contrairement aux biens produits quotidiennement, qui passent d’une main à une autre, il ne semble pas que nous enlevions quoi que ce soit aux autres en s’appropriant les codes d’une culture. Qu’est ce qui pose problème alors, si nous pouvons librement disposer d’une culture, sans limite d’usage?

Les problématiques que nous avons abordées ne concernaient en réalité pas tant le fait même d’intégrer des éléments d’autres cultures dans nos vies, mais de le faire avec « respect » (voilà encore un bien grand mot, auquel chacun.e pourrait apporter sa propre définition). L’emprunt à d’autres cultures (vous voyez, je tend naturellement à dire emprunter plutôt que prendre), pourrait être fait de « bonnes » ou de « mauvaises » façons, pour de « bonnes » ou de « mauvaises » raisons. Notre éthique et notre morale qui nous guiderait pour les distinguer le valable – qui s’apparenterait à l’appréciation culturelle – du condamnable – l’appropriation culturelle.

Comment se situer entre les deux?

Voici différents points que nous avons pu soulever :

– Concernant l’origine des éléments culturels empruntés:

Lorsque l’on utilise des élément d’une culture (des sonorités musicales, des textiles ou encore des techniques d’artisanat) pour créer autre chose ou proposer un service, plusieurs personnes ont soulevé qu’il conviendrait de rappeler l’origine de ce que l’on a emprunté.

D’un point de vue juridique (faisons en sorte que mes études n’aient pas servies à rien…), la Culture est libre et n’appartient à personne; il n’y a donc pas d’auteur à créditer. Ceci est à distinguer des œuvres qui sont des créations originales – souvent culturelles d’ailleurs – qui ont un (ou plusieurs) auteur.e.s dont il est obligatoire de mentionner le(s) nom(s) et desquel.le.s il faut obtenir l’accord pour les exploiter (et j’arrête là mes considérations juridiques avant de vous ennuyer).

Cependant, bien que les cultures soit libres, cela n’empêche pas d’honorer leurs origines. Plusieurs s’accordaient à dire qu’il serait dommageable de, par exemple, lancer une ligne de kimonos ou une pâtisserie spécialisée en pasteis de nata ou de Belém en omettant de rappeler l’origine de ces vêtements et délices traditionnels. Cela peut se faire de plusieurs façons et la communication la plus appropriée dépend des cas: l’affichage, l’étiquetage, la communication visuelle ou vidéographie, la citation, le renvoi à des sources…

Sans même vouloir créer des produits ou proposer des services, le fait d’acheter et de porter des vêtements, signes, symboles sans (vouloir) chercher à savoir d’où ils viennent a été critiqué par certaines participantes. Par exemple, se faire tatouer un symbole maya uniquement pour l’esthétique. Ce manque de curiosité peut offenser certaines personnes de la culture d’origine, d’autres le verront plus comme une maladresse, d’autres encore n’y accordent pas d’importance et considèrent que chacun.e. et libre de faire comme bon lui semble. Un assez grand nombre s’entend néanmoins sur le fait qu’une personne ignorante qui a envie de s’éduquer est « excusée ».

A contrario donc, un vrai intérêt pour la culture de laquelle on s’inspire, une volonté d’apprendre et de s’éduquer permettraient donc de qualifier des actions et comportements comme étant de l’appréciation culturelle plutôt que de l’appropriation.

– Concernant la communication culturelle :

Nous avons donc soulevé le problème d’une absence de communication et il en est de même pour une communication erronée ou incomplète.

Le secteur du « bien-être » est un bon exemple à ce sujet. Il existe aujourd’hui une industrie très lucrative du yoga et de la méditation, qui sont des pratiques ancestrales liées à des philosophies de vie et de pensée en complète contradiction avec des finalités marchandes, de marketing et de surconsommation. Le yoga est devenu trendy et beaucoup de personnes utilisent ce mot pour décrire des activités physiques n’en sont pas. Certes, les pratiques peuvent évoluer et l’on peut développer des dérivés; cependant, utiliser cette désignation à tort et à travers donne de fausses indications sur les fondements et techniques originelles de cette pratique, au détriment de professeurs qui respectent les traditions comme de ceux qui recherchent des cours authentiques, lesquels sont dilués dans la masse d’activités proposés.

Une mauvaise communication peut aussi être une communication sélective, qui viendrait mettre en lumière uniquement certains aspects d’une culture. Par exemple, la culture chicano des mexicains aux États-Unis est parfois représentée uniquement sous le prisme des gangs et de la violence, alors qu’elle comprend également un grand sens de la communauté et de la famille.

– Concernant la volonté marchande et la réalisation de profit:

Le fait de faire du profit grâce à une culture au détriment de sa communauté d’origine a été soulevé à plusieurs reprises et extrêmement critiqué. 

Voici deux exemples qui illustrent des situations dérangeantes dont nous avons parlé:

  • aller dans un village en Indonésie et y acheter des œuvres d’art à très bas prix, les revendre dans un pays occidental pour un prix infiniment plus élevé sans rien redonner des bénéfices aux artistes indonésiens.
  • pour surfer une vague de mode culinaire, ouvrir un restaurant de poke en face d’un restaurant traditionnel créé par des hawaïens, ce qui amène à diluer la clientèle, potentiellement au détriment du restaurant traditionnel.

Sur ce point de la captation de clientèle, ce qui a été soulevé ne concerne pas la concurrence en soi mais le fait que bien souvent, les concurrents ne se « battent » pas à armes égales. Le problème ne réside donc pas dans le fait de se faire concurrence, celle-ci étant à mon sens très saine (car elle permet de redoubler de créativité pour proposer des produits et services de qualités), mais il arrive souvent que les personnes de certaines communautés n’aient pas accès aux mêmes aides, subventions, opportunités et autres moyens divers pour pouvoir, eux-même, créer des entreprises à partir d’éléments de leurs cultures.

Cette question est complexe et chaque situation nous semblait devoir être étudiée au cas par cas. Nous avons quand même réussi à définir quelques pièges à éviter:

  • ne pas voler des opportunités, des places ou des moyens à des personnes qui seraient, éventuellement, plus légitimes à exploiter leurs ressources culturelles;
  • ne pas oublier de redonner, d’une manière ou d’une autre, à la communauté: par des soutiens financiers, humains, humanitaires, par un partage des opportunités et des accès, par exemple.

– Concernant les dérives plus graves:

Je profite de cette thématique pour lever une problématique plus grave, appuyé par un exemple très concret et actuel à Montréal. Je veux parler du scandale Patrick Salibi, cet homme de 40 ans qui a ouvert un centre de « soit-disant » yoga et qui n’était en fait rien moins qu’un groupe fonctionnant, d’après les premiers éléments dévoilés – le procès n’a pas encore eu lieu – comme une secte, dans laquelle ce pervers narcissique aurait, selon les premiers témoignages, abusé de femmes (agressions verbales et sexuelles, viols).

Dans cet exemple, plus rien à voir avec le yoga donc, ni le bien-être. Cet homme a abusé de la fragilité de femmes en les attirant grâce aux côtés attrayants d’une pratique culturelle de plus en plus intégrée aux cultures occidentales. Le yoga, comme d’autres pratiques de bien-être, se démocratisent et je suis la première à trouver que c’est une bonne chose. Cependant, cet exemple tragique nous montre qu’il faut faire preuve de vigilance et voir qui et quoi se cache derrière les mots et les images.

La frontière est donc étroite entre appropriation et appréciation culturelle. On a souvent soi-même de la difficulté à savoir où l’on se situe vraiment. On est parfois plus ignorant.e.s qu’on ne le croit et l’on pourrait avoir intérêt à réfléchir à ses motivations.

Il est également difficile de ne pas juger les autres sur les apparences qui traduiraient, éventuellement, de l’appropriation culturelle, car on ne sait pas qui ils/elles sont et font concrètement.

 

Couleur vs. Culture

Notre discussion, qui portait sur la Culture, a souvent dévié vers le sujet de nos couleurs de peau. Heureusement, nous nous en sommes rendu compte et cela nous a permis de nous poser un certain nombre de questions plus profondes et absolument nécessaires à mon sens, pour ne pas tomber dans le piège d’une confrontation stérile.

Voici quelques questions retraçant le fil de notre réflexion commune.

Si l’on se base sur l’apparence physique, il se pose rapidement des questions. Par exemple, un enfant blanc qui grandit dans un quartier noir et en adopte les codes s’approprie-t-il une culture étrangère à la sienne? Ou bien, cette culture est-elle la sienne, autant que celle des autres enfants noirs du quartier?

Et donc: qu’est-ce qui prédomine, l’apparence physique qui préjuge de nos cultures, ou là d’où l’on vient vraiment? 

Si l’on continue en ce sens: un afro-américain qui adopte un style vestimentaire ou d’autres codes culturels propres à certains pays d’Afrique, sans s’intéresser outre mesure à ces pays, fait-il de l’appropriation culturelle?

Ou encore: Une femme asiatique qui a vécu longtemps au Maroc et se fait du henné fait-elle de l’appropriation culturelle? 

Ces questions n’ont pas de réponses uniques, valides et universelles. Chacun a sa vision de ce qu’il pense « juste » et « acceptable ». Le but n’est pas forcément de vouloir à tout prix trouver une réponse, mais plutôt de reconnaître qu’il est sain de se poser soi-même des questions pour évaluer son comportement et éviter de juger à la hâte ceux des autres.

 

Acteurs vs. décideurs

Cette discussion, bien que basée sur nos expériences et ressentis personnels, était forcément également politique. Cette réflexion sur l’appropriation et l’appréciation culturelle ne pouvait se mener sans réfléchir aux fonctionnements de nos sociétés et aux mécanismes de pouvoir qui les animent. Il est facile de critiquer une personne pour ce qu’elle semble faire de dommageable dans son rapport à d’autres cultures que celles qui sont, a priori et selon les apparences, les siennes. Mais qu’en est-il de la responsabilité de ceux et celles qui sont « au-dessus » de nous?

Plusieurs questions précises nous ont amené à élargir la réflexion. Par exemple, partons d’un constat. A Montréal, il semblerait que dans le milieu du hip-hop, les artistes blancs soient plus connus que les noirs. Mais faudrait-il blâmer les blancs qui font du rap?

La légitimité de certains rappeurs blancs (l’exemple classique étant celui d’Eminem), qu’aucune d’entre nous n’a trouvé discutable, nous a permis de répondre « non » à cette question. Ce n’étaient pas les artistes qui pouvaient nous déranger, car chacun est libre de faire la musique qu’il veut et ni la qualité ni la légitimité ne dépendent de la couleur de peau. Ce qui posait problème, c’était que nous avions l’impression que les opportunités n’étaient pas les mêmes pour les blancs que pour les noirs, ces derniers ayant moins de visibilité et d’accès aux médias et à la scène. Et l’on s’est dit qu’il était possible que le fait que les métiers de l’industrie musicale soient principalement occupés par des blancs (et surtout des hommes), y était peut-être pour quelque chose…

Nous avons donc conclu qu’il ne faut pas se tromper d’ennemi, si ennemi il y a. Sur cette question de l’industrie musicale, cela mériterait de creuser véritablement le sujet et de regarder les compositions des entreprises (maisons de disque, tourneurs, attachés de presse) pour savoir à quel niveau la différence d’opportunités se creuse.

Un autre sujet que la musique nous a permis d’aller plus loin dans nos questionnements. En prenant l’exemple de Rachel Dolezal, nous nous sommes demandées si l’on pouvait reprocher à cette femme d’occuper un poste de direction dans une organisation luttant pour les droits des noirs alors qu’elle est blanche. Celle qui a menti sur ses origines a pourtant fait beaucoup pour la communauté. Et pour comprendre la complexité de sa vie et de sa personnalité, le documentaire sur Netflix qui lui est consacré vaut la peine d’être regardé pour apporter un peu de nuance à cette histoire.

Ce qui pose problème à certaines personnes ne sont pas ses actions  au sein de la NAACP, mais ses fausses allégations quand à ses origines et le fait qu’elle prenait peut-être la place d’une personne noire à ce poste. Y a-t-elle eu accès plus facilement qu’une femme noire? Si oui, c’est un problème. Pour le cas de Rachel Dolezal, je ne saurait dire ce qu’il en est mais, sachant que l’on a pléthore d’exemples montrant que les femmes de couleur ont moins facilement accès que les femmes blanches aux positions de pouvoir, la question se pose.

Les personnes ayant accès aux postes d’autorité et de décision sont privilégiées et nombreuses étaient d’avis que ces personnes devraient faire attention à ce qu’implique ce privilège. Ce constat va au delà des questions culturelles par ailleurs: il pose la question de la représentativité des minorités en général (les handicapé.e.s, les homosexuel.le.s, les queers, les non-binaires, les femmes en général et les femmes cumulant plusieurs caractéristiques sujettes à discrimination en particulier).

 

Prendre vs. être dépourvu(e)

Qu’il s’agisse d’appréciation ou d’appropriation culturelle, on emprunte à une culture qui n’est pas la sienne et donc, celle « d’autres ». Mais qu’est-ce qui appartient à qui exactement? Bon nombre d’éléments que l’on croit provenir de certaines cultures ont en fait été réappropriées par d’autres et il est parfois difficile d’en connaître l’origine exacte (comme les pâtes qu’on pensait venir d’Italie, puis de Chine, puis finalement on ne sait plus trop). Des mythes continuent de persister, comme celui du wax qui est principalement produit aux Pays-Bas et non en Afrique.

Et par ailleurs, si l’on considère que l’on emprunte aux autres, il faudrait tout d’abord savoir qui nous sommes et d’où nous venons vraiment. Mais qui d’entre nous a fait un test ADN pour connaître ses origines?

Chacun.e d’entre nous portons, écoutons, mangeons, buvons, lisons des choses qui viennent de partout et de nulle part, tant elles sont diffusées, remodelées voire adaptées (comme les burgers de McDo qui varient d’un pays à l’autre). Les cultures se mélangent et il est difficile de savoir si l’on prend ou si l’on est dépourvu.

Comme nous l’avions senti au début de notre conversation, ces questions sont complexes et mouvantes. L’inconfort qu’elles nous procurent est une bonne chose car lorsque l’on se sent inconfortable, nos esprits sont ouverts et j’ai au moins cette certitude suite à notre conversation: il est nécessaire de garder l’esprit ouvert pour appréhender ce sujet.

 

De l’autre côté de l’écran

Le 22 février dernier, j’ai une nouvelle fois eu la chance de participer à une discussion bienveillante entre femmes (les fameux Sisterhoods), organisée par The Woman Power, dont le thème était cette fois-ci l’identité numérique.  Le temps d’une soirée, nous avons mis nos avatars au placard et nous sommes réunies en 3D, toutes de chairs et de paroles, pour échanger au sujet de nos vies en 2 dimensions.

Le sujet étant plus que vaste, certains angles ont été choisis pour l’aborder. Dans cet article, je ne vais pas retranscrire nos deux heures de discussion – bien qu’elles aient été passionnantes – mais plutôt développer quelques points qui m’ont particulièrement touchée, intéressée et marquée.

Pour commencer, de quoi parle-t-on?

L’identité, c’est une notion très large. Cela se rapporte à qui nous sommes et nous avons mille façons de nous définir (entre autres: nos origines, notre statut social, relationnel, professionnel). L’identité numérique se rapporte à qui nous sommes en ligne, sur Internet, via les applications que nous utilisons notamment pour partager des choses de nos vies (personnelles, professionnelles, artistiques), communiquer, chercher et partager de l’information.

Nous utilisons les réseaux pour modeler notre identité en choisissant ce que l’on veut montrer de nous; cependant, il est illusoire de penser que nous connaissons et maîtrisons les frontières de notre identité numérique. En effet, Internet connait bien plus de choses de nous que ce que l’on choisit volontairement de mettre à disposition: je ne vous apprends pas que nous sommes en permanence espionné.e.s par nos smartphones (Avez vous remarqué qu’après avoir simplement parlé d’un sujet avec quelqu’un, sans même avoir utilisé de moteur de recherche, vous recevez une publicité ciblée très peu de temps après? Oui, les microphones de nos téléphones cellulaires y sont pour quelque chose).

Nous existons donc en ligne et hors ligne et cela amène des questions. Nos actions et interactions différent-elles dans ces deux sphères? Sommes nous les mêmes personnes? Avons-nous plusieurs identités ou une seule à multiples facettes?

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Débats en ligne vs. débats hors ligne

Quel pourrait être l’intérêt de débattre de n’importe quel sujet en ligne? Une des réponses que nous avons trouvée est de pouvoir interagir avec des personnes que l’on n’a pas l’occasion de rencontrer dans notre vie hors ligne et qui n’ont pas forcément les mêmes opinions que nous (lesquelles sont d’ailleurs souvent partagées par notre entourage proche). Débattre et apprendre grâce aux autres, je trouve cela ô combien important et enrichissant (pas étonnant vu mon podcast, vous me direz).

Encore faut-il que la possibilité d’interagir soit propice au débat.

On sait que de nombreuses personnes se comportent (très) différemment selon qu’un écran les séparent ou non des êtres humains avec qui elles communiquent. Le cyberharcèlement est un sujet d’actualité. À ma petite échelle, j’ai déjà reçu sur la page Facebook de mon podcast quelques commentaires (… comment les qualifier?) assez vides de sens mais assez pleins de haine et de frustration. Les contenus que je partage amènent éventuellement au débat, mais voilà, les trolls et les haters rodent sur les réseaux. Intéressant d’ailleurs, en parlant d’identité. Qui sont ces gens là? Comment sont-ils/elles hors ligne? De doux petits agneaux ou de dangereux psychopathes?

Toujours est-il qu’il est bien souvent impossible de débattre en ligne car débattre implique d’abord d’écouter avant de parler.

Si le but est simplement a) d’attendre le moment opportun (hors ligne) ou b) de trouver la petite fenêtre « commentaires » (en ligne) afin de pouvoir en placer une et balancer ses arguments, ce n’est pas un débat. C’est un étalage d’opinions (ou d’insultes). C’est stérile.

Sur ce sujet, une expérience intéressante a été partagée par une des participantes. Plutôt que de débattre dans la section « commentaires » d’un article qu’elle aura lu en ligne (ou pire! sous un tweet – âmes sensibles, ne reproduisez pas ça chez vous), elle choisit de partager cet article auprès d’un groupe plus privé pour lancer une discussion. Elle utilise par exemple WhatsApp pour réunir des gens avec qui elle sait qu’elle pourra échanger, parfois dans le cadre de discussions tendues mais en conservant le respect nécessaire à un débat sain.

Les réseaux nous permettent de chercher de l’information et il faut ensuite choisir la façon la plus constructive d’échanger à partir de ces ressources.

Pour conclure sur ce sujet, nous avons insisté sur le fait qu’il est important de faire attention à soi et de se protéger face à la violence des communications en ligne. Quand on sent que cette agressivité commence à déteindre sur nous, que l’on se sent trop irritable voire violent.e, il est temps d’arrêter, de décrocher.

Lorsque l’on attaque notre personne numérique, notre personne physique en porte les séquelles.

Et puis débattre c’est bien, mais comme l’a également dit une autre participante: cela ne sert à rien de perdre du temps à éduquer une personne qui n’a simplement pas envie d’être éduquée. *mic drop*

 

Devenons-nous « socially awkward »?

Les organisatrices du Sisterhood nous ont posé cette question: Avez-vous l’impression que notre hyper-connectivité modifie nos comportements en société et nous rende… bizarres? Si l’on y réfléchis honnêtement, je pense que la réponse est « oui » pour la grande majorité d’entre nous. Combien de fois nous sommes nous réfugié.e.s derrière nos smartphones au moindre blanc dans une conversation? 

Attraper son téléphone est le plus souvent fait par réflexe: en se levant, en se couchant, en attendant le bus ou le métro, son café ou n’importe quel rendez-vous. Si l’on est seul.e, on pourrait se dire que c’est moins pire, que l’on ne le fait que tuer le temps.

C’est quand même très révélateur de notre rapport à l’ennui, à l’attente, au vide et à la lenteur.

Et puis, cela nous fait certainement rater des occasions d’interagir avec les individus qui se trouvent physiquement à côté de nous (je veux dire, autrement qu’en « swippant » sur les mecs et les filles qui se trouvent quelques mètres plus loin – pour plus d’explications, voire la partie « Cupidon 2.0 » dans la suite de l’article). Ces occasions loupées sont potentiellement autant de belles discussions ou rencontres à côté desquelles on passe.

Mais le pire, c’est quand nous sommes physiquement avec des gens. On connait tou.te.s ce moment en soirée où tout le monde est derrière son téléphone. Soit c’est encore une fois pour tuer l’ennui, soit c’est pour tuer la gêne. Une conversation qui s’essouffle nous fait paniquer… *Merde merde merde, penses au prochain sujet de conversation* *Je ne peux pas ne plus rien avoir à dire, c’est gênant*.

Or, comme l’a dit une des participantes, le silence fait partie de la conversation.

Mais de quoi a-t-on peur exactement? Cela peut être d’ennuyer notre interlocuteur.trice, ou bien qu’il ou elle puisse voir « un peu trop » de nous. Quand on n’est pas distrait par des paroles, on peut se focaliser sur la communication non verbale, qui en dit certainement beaucoup plus de nous que notre discours. En effet, on ne contrôle pas vraiment ses tics, sourires embarrassés et autres rougeurs.

Avec l’utilisation excessive des réseaux, nous avons appris à façonner en permanence notre image et notre identité: montrer son visage et son corps sous un tel angle, une telle lumière, choisir son plus beau profil et les moments de sa vie que l’on partage, façonner son discours (on peut mettre 10 minutes à écrire un message ou un post, mais pas autant de temps pour répondre à quelqu’un que l’on a en face de soi). Sait-on encore être naturel.le.s?

Je pense que l’on a peur que nos imperfections et nos failles fassent fuir les autres puisque l’on est dans la course à la perfection, à la meilleure image. On met les autres sur un piédestal et il faut que nous soyons à la hauteur. Mais l’exigence va dans les deux sens. Je suis persuadée que l’on en demande également beaucoup plus aux autres. On ne prend plus nécessairement le temps qu’il faut pour connaître quelqu’un et faire naître une relation intéressante (de quelque nature qu’elle soit).

Et puis, peut-être qu’on oublie comment interagir dans la vie en 3 dimensions. Moins on le fait, moins on sait le faire? On a l’impression que l’on est socialement actif (on parle de réseaux « sociaux ») mais finalement, on se renferme de plus en plus et on peut paniquer quand on se retrouve à devoir converser avec des gens, de façon spontanée et sans artifices.

Peut-être que nous devenons donc « socially awkward » mais il y a un autre problème.

Le revers de la médaille de l’hyper-connexion est une hyper-déconnexion du monde hors ligne, et il a été prouvé que cela ne nous rend pas heureux.ses.

On aurait très certainement intérêt à se ré-entraîner à communiquer sans intermédiaire technologique. À ce sujet, une autre participante au Sisterhood a partagé son expérience en stage de « désintox numérique ». Elle nous a raconté comment de vraies conversations étaient nées, notamment des débats sur des questions où les gens ne pouvaient pas simplement « Googler » la réponse pour savoir qui avait raison, ce qui met souvent fin à l’échange. Elle a observé à cette occasion que les gens avaient réappris à discuter, à rester autour d’une table pendant un long moment, sans téléphone à regarder, sans échappatoire lorsque la conversation commence à stagner. Alors… Oseriez-vous tenter l’expérience?

 

Cupidon 2.0

Faire des rencontres (romantiques, sexuelles, ou parfois simplement amicales) et une des raisons principales pour lesquelles nous utilisons les réseaux sociaux, et cet usage implique pleinement notre identité numérique.

Le petit échantillon que nous formions au Sisterhood reflétait bien l’ensemble des positions vis-à vis des applications de rencontre. D’un côté, celles qui trouvent qu’elles sont un bon moyen de rencontrer des personnes que l’on n’aurait pas croisées autrement et de l’autre, les éternelles déçues. Pour ces dernières, c’est quasiment toujours un désenchantement dès que l’on passe du monde en ligne à la rencontre concrète, à l’occasion de laquelle on peut se rendre compte que finalement, notre interlocuteur.trice n’est pas la personne si drôle, intéressante, cultivée et belle que l’on avait imaginée. On en revient à cette idée de façonner notre identité numérique au moyen de tous les artifices et du temps dont on peut bénéficier (alors que l’on n’a pas de dialoguiste ni d’éclairagiste pour nous accompagner rencontrer notre « match » au bar du coin).

Pour ma part, je ne suis pas une « anti » (je pense qu’utilisées intelligemment, ces applications peuvent permettre des rencontres intéressantes); cependant, pour l’avoir testé à plusieurs reprises, je peux dire que cela ne me correspond pas. Pour commencer, écrire des messages, ce n’est pas trop mon truc. À des inconnus, encore moins. Je trouve que c’est une perte de temps. Celles et ceux qui me connaissent savent à quel point j’aime discuter avec des gens et faire de nouvelles rencontres, mais rien ne m’ennuie plus qu’avoir les mêmes conversations plates et impersonnelles derrière un écran. Au delà de m’ennuyer, cela à même tendance à briser d’avance toute possibilité de séduction (ce qui est donc à l’opposé de l’effet recherché).

Pour être séduite, les premières impressions qui font appel à mes sens (les gestes, la voix) sont très importantes et elles risquent d’être biaisées si j’ai eu trop le temps de me faire une première image de la personne.

Le mieux reste pour moi la rencontre inattendue, qui déstabilise par son caractère surprenant et spontané. Sentir les choses, se fier à son intuition, essayer de savoir ce que pense ou ressent l’autre… tout cela se dissout quand on passe par les réseaux. Même si l’on ne sait jamais ce que donnera un premier rendez-vous, les pions ont déjà commencé à être placés. Cela peut avoir un côté rassurant mais, pour ma part, je trouve que ça manque beaucoup de charme.

Et puis, ces réseaux ne sont finalement pas toujours utilisés pour faire des rencontres (hein? de quoi tu parles?).

Souvent, on utilise ces applications non pas pour faire des rencontres, ni même entamer une conversation, mais simplement pour regonfler son égo.

Savoir combien on peut avoir de « likes » et de « matchs », c’est-à-dire à combien de personnes on plait, c’est aussi cela que l’on peut rechercher. Ça peut avoir un effet positif – se sentir désirable et désiré.e – mais là encore, cette médaille à un revers. D’une part, la plupart des personnes vont « liker » notre profil sans (vraiment) s’intéresser à nous. D’ailleurs, comment le pourraient-elles, puisque nous ne montrons qu’une infime facette de nous, laquelle est même souvent falsifiée? Et puis, ce système peut vite devenir addictif. Comme toutes les addictions, les effets pervers s’ensuivent assez rapidement.

Par ailleurs, je trouve cela vraiment particulier d’être sur la liste de quelqu’un et d’avoir moi aussi une liste de partenaires potentiels. À ce jeu là, c’est souvent la personne la plus rapide, disponible, voire offrante qui aura sa chance, car encore une fois, nous sommes habitué.e.s à la consommation rapide. Comme le disait d’ailleurs une des participantes au Sisterhood, lorsque l’on a un profil sur une application de rencontre, on devient une photo sur un catalogue que les gens feuillettent. Et c’est exactement ça, car le geste de « swipper » (glisser à droite ou à gauche sur son écran) est le même que celui de feuilleter les pages d’un magasine à la recherche de la meilleure offre.

Avec les applications de rencontre, nous devenons des produits comme les autres. La plupart de ces services en ligne étant accessibles gratuitement, cela signifie bien que c’est nous que l’on vend.

Nous n’avons pas cherché à savoir si ce système de rencontre était bon ou mauvais, tout est une question de point de vue et de personne et la diversité de nos opinions sur le sujet a bien démontré qu’il s’agit d’un sujet complexe.

 

Sexe et réseaux

Le sexe est l’un des principaux objets de recherche sur Internet (voire le principal). Ce que l’on recherche? Essentiellement de la pornographie.

Je ne vais certainement pas vous apprendre que la plupart des contenus pornographiques qui sont produits et mis en ligne sont essentiellement hétéro-centrés et misogynes. La porno, à l’origine et encore aujourd’hui, est faite par des hommes hétérosexuels pour des hommes hétérosexuels (sur ce sujet, je vous recommande notamment l’écoute de cet épisode d’un de mes podcasts préférés, « Les couilles sur la table »). Heureusement, de plus en plus de contenus diversifiés se trouvent sur le net: de la porno homosexuelle (gay ou lesbienne), féministe, queer, etc.

De plus en plus de gens peuvent donc trouver des contenus pornographiques adaptés à leurs personnes et leurs désirs, et c’est une bonne nouvelle.

Malheureusement, c’est encore peu connu et l’on s’en est d’ailleurs rendu compte au Sisterhood. J’en profite donc pour remercier les organisatrices de ces belles discussions: ce point prouve une fois de plus qu’il est important d’avoir ce genre de safe spaces où l’on peut parler et échanger sans tabous.

Par ailleurs, Internet fournit des outils qui peuvent permettre de faire son éducation sexuelle (si l’on sait chercher et si l’on fait attention à soi!). Plusieurs participantes ont témoigné du fait que la sexualité était un sujet tabou dans leurs familles et/ou cultures et qu’elles avaient pu trouver en ligne des réponses à leurs questions, ainsi que des conseils sur la manière d’aborder ces sujets avec les plus jeunes notamment.

Un autre point a été abordé en rapport avec le sexe et notre identité numérique:  celui de la sexualisation de son image. Nous ne parlons pas ici de la sexualisation des corps (des femmes surtout) dans la publicité, pour faire vendre, mais de la façon dont certaines, volontairement, diffusent une image très sexualisée d’elles-mêmes en ligne. Cette communication est maîtrisée et assumée, comme un moyen de s’affirmer voire éventuellement de faire passer des messages politiques.

Nous nous sommes rendu compte que ces comportements de femmes pouvaient en déranger d’autres, et nous avons cherché à savoir pourquoi. J’ai vraiment apprécié la manière dont nous avons poursuivi notre discussion car, plutôt que de chercher quelque chose à reprocher dans le comportement de ces personnes, nous avons cherché à comprendre ce qui personnellement pouvait nous rendre inconfortable.

Se remettre en question plutôt que blâmer les autres, good idea right?

La raison principale que nous avons trouvée, c’est que si nous sommes gênées, c’est probablement parce que nous-même ne sommes pas à l’aise avec notre propre image, notamment de personnes sexuelles. (Encore une fois, je rappelle que l’on parlait de personnes qui volontairement s’exposent de cette manière, pas de la sexualisation des femmes orchestrée par la société patriarcale dans laquelle nous vivons, vous me voyez venir…).

Une des participantes nous expliquait être mal à l’aise de voir que l’une de ses amies renvoyait une image très sexuelle d’elle-même sur Internet car elle n’était pas comme cela « dans la vraie vie » – à savoir hors ligne. Une autre fille a réagi en ouvrant une porte: peut-être qu’en fait, son amie est aussi comme ça dans la vraie vie, et que cette facette de son identité numérique est aussi réelle que l’autre facette plus réservée de son identité hors ligne.

L’identité en ligne serait donc un ensemble de pièces d’un puzzle bien plus vaste, celui de notre personne.

 


Pour celles et ceux qui seraient intéressé.e.s à lire mes retours sur les deux précédents Sisterhoods auxquels j’ai participé, les articles sont ici et ).

Tranquillement, mais sûrement.

J’ai hésité à titrer cet article « Assumer d’être une reloue quand on a toujours appris à être une petite fille sage ». C’était plus clair, mais un peu long.

Hésiter sur un titre… pas surprenant pour un article qui parle du fait d’hésiter entre ouvrir sa gueule et la fermer.

« Elle ne mange pas de viande, elle est compliquée »; « C’est encore un truc de féministe ton histoire »; « Elle dit ça parce que c’est à la mode, des préoccupations de bobos tout ça ». Mais également des remarques, rires ou soupirs quand je peux nuancer (« Une langue vivante, comme tout ce qui est vivant, ça évolue, donc ça peut se féminiser par exemple »), contester (« Ce n’est pas parce qu’on a toujours mangé des animaux qu’on est obligé de continuer à le faire si on a le choix de s’en passer ») ou questionner (« Tu ne crois pas que c’est un peu cliché de dire que c’est un truc de fille? »; ou le classique mais efficace: « Pourquoi tu dis ça? »).

Ces derniers temps, j’ai parfois l’impression d’être une reloue – quelqu’un qui agace quoi. Et je n’aime pas trop cela.

Mais j’ai ma part de responsabilité: c’est moi qui suit irritée par ces remarques et par cette perception que l’on peut avoir de moi. C’est moi qui me laisse toucher. Soit je pars au quart de tour, soit je rumine, mais dans les deux cas c’est mauvais. Ça devrait me passer au dessus.

Pourquoi ça me touche? Sûrement parce que j’ai toujours été une petite fille sage. Sortir du rang et m’affirmer n’est pas quelque chose d’inné chez moi. Il y a des moments où je n’ai juste pas envie de me faire remarquer. Contredire, je ne le fais pas par plaisir ni pour l’art de la chose (la plupart du temps). Je le fais plutôt pour être en accord avec ce que je crois juste et bon.

Je me suis plus construite en me cachant qu’en ouvrant ma gueule et, parfois, je retombe dans mes vieilles habitudes. C’est donc encore plus difficile d’encaisser le fait que les autres pensent que je fais et dis certaines choses « pour faire mon intéressante ».

Non, je le fais pour moi. Mais c’est sûr que je parle. Ça me fait du bien et j’ai l’impression de participer à quelque chose de vertueux. Si quelqu’un est amené à  réfléchir à un sujet qui me tiens à cœur après en avoir discuté avec moi, lu un de mes articles ou écouté un de mes podcasts, j’ai l’impression d’avoir contribué à la cause, même si c’est dans une très petite mesure. Et bien souvent aussi, ça fait naître de belles rencontres et de belles expériences.

Donc je disais que j’avais parfois du mal à supporter certaines critiques. Celles de l’entourage, car on peut sentir que l’on s’éloigne, ou celles d’étrangers qui se permettent de se lâcher derrières leurs écrans. Car Internet est encore considéré par certain.e.s comme un terrain de jeu sans règles ni morale. Mais à mon échelle, ces critiques restent très rares et  peu violentes par rapport à « ce qui se fait sur le marché » (j’ai quand même eu le droit à des petits conseils avisés du genre: vas te faire interner en psychiatrie car tes idées féministes révèlent une grave hystérie – on ne recyclera jamais assez Freud. LOL).

Je me demande souvent: Comment font celles et ceux qui sont en permanence harcelé.e.s et menacé.e.s ? Comment mettent-elles/ils de la distance?

Puis il y a aussi ce point: savoir l’ouvrir au bon moment. Parce qu’il faut choisir ses batailles et que je ne veux pas tomber dans le piège de la donneuse de leçon.

De toutes façons, je n’ai de leçons à donner à personne, je n’ai rien inventé. Pour changer mes habitudes (entre autres: ma consommation de vêtements, la réduction de ma production de déchets et de ma consommation de produits d’origine animale) je me suis inspirée des autres et cela se fait de façon très progressive. Les changements, je veux qu’ils soient durables et pour cela, réfléchis. Je ne change pas pour accumuler les badges sur mes blousons (d’ailleurs j’essaie d’acheter moins de blousons, alors…). Aux yeux de certain.e.s écologistes, féministes ou véganes, mes actions sont critiquables. La critique constructive, je la prend, elle me fait avancer. La critique moralisatrice, elle me braque. Donc je ne reproduis pas ce schéma avec les autres.

Il y a aussi l’autocritique qui vient nous saboter quand on décide d’ouvrir les yeux et de changer.

C’est l’histoire de Matrix tu sais, la pilule rouge et la pilule bleue. Bon, et bien quand tu commences à déconstruire des habitudes de pensée et d’action, tu te rends compte de tout ce que tu as fait avant. Des gens que tu as pu blesser, des conneries que tu as pu dire, faire, diffuser. Je me sens parfois bien bête en regardant en arrière, même si je sais que ça n’est absolument pas constructif.

Mais je me dis que l’important c’est la sincérité, dans ses prises de conscience et ses excuses. C’est ça qu’on attend des autres (par exemple, et pour rebondir sur le LOL cité précédemment, des membres d’une « ligue »…), donc autant se l’appliquer à soi-même.

J’aurais envie de terminer cet article en m’excusant d’être parfois reloue, mais en même temps…